Les roues du landau glissent lentement le long de la rivière. La nuit est un peu fraîche. Les bras nus de Marie frissonnent sous son petit gilet de coton. L’eau est bien silencieuse, ce soir. A peine troublée, par instant, par le plongeon d’un ragondin, dont la nage excitée donne aux reflets des lampadaires l’occasion de s’enhardir quelques instants dans une danse déjantée. Puis tout retombe dans le calme. Marie respire un grand coup. Le restaurant, les garçons se son éloignés derrière elles. Fleur, bercée par le clapotis de la berge et les aspérités monotones du petit chemin fluvial, sourit du bonheur simple des tous jeunes enfants. Elle dort. Mais Marie sait qu’elle l’entend, au-delà d’une intuition, elle sait qu’elle est un peu elle, aussi. Elle doit lui parler de la rivière. Lui expliquer. Sa rivière.
Il faut t’asseoir le matin, dans un coin calme, isolé, inconnu de la foule. A l’abri des bruits de la ville. Quand le soleil se lève. Ses rayons pâles jouent avec la surface de l’eau. Timidement. Chacun apprend à connaître l’autre. C’est le moment de la découverte, de tous les possibles. Oh, Fleur ! Combien de fois, petite fille, avant d’aller à l’école, je me cachais là, tu vois, près de ce grand arbre qu’on devine dans la nuit. Je restais là longtemps, le cœur apaisé du jeu du soleil et de la rivière. Ils étaient mes amis, mes véritables compagnons de jeu. J’étais en retard à l’école, mais ce n’était pas bien grave, il est important d’apprendre le savoir des hommes, mais il est aussi important d’apprendre le savoir du reste.
Marie continuait d’avancer dans la nuit, poussant le landau de sa fille, silencieuse alors. Puis elle s’arrête, soudain. Fleur, surprise, ouvre ses grands yeux bleus. Marie se penche vers elle. Avec mystère. J’ai même pu voir des fées, parfois. Elles dansaient dans la lumière blanche. Entre les fleurs et les papillons du matin. La première fois, j’avais été si surprise que j’avais un peu cri. Oh ! et la petite fée s’était jeté dans la rivière. Je l’ai cherché dans l’eau mais je ne l’ai pas découverte. J’avais peur qu’elle se soit noyée. Je ne savais pas encore que les fées ne se noient pas. Elles nagent bien mieux que nous. Elles volent bien mieux que nous. Elles vivent bien mieux que nous…Alors, je suis revenue, tous les matins de soleil, avec mon gros cartable, m’installer dans ces hautes herbes. J’attendais les fées. J’ai attendu longtemps, mais elles sont revenues, un jour. Il y en avait plusieurs, une dizaine, peut-être. Habillées de fils d’argent et de fils d’or. L’eau et la lumière. Je ne sais pas si elles m’ont vu, ce jour là. J’étais restée bien sage. Elles allaient de fleur en fleur, sautant d’une brindille à une autre, virevoltant entre les feuilles couvertes de rosée, partout où le soleil pâle laissait tomber ses rayons. Je suis restée longtemps, si longtemps, que j’avais fini par m’endormir. C’est Mathieu qui m’a retrouvée. Il m’a disputé, me disant que tout le monde me cherchait, que mes parents étaient morts d’inquiétude, qu’il y avait des pompiers partout dans la ville, qu’il y avait même un hélicoptère de gendarmes et un bateau qui sillonnait l’Oise, si jamais je m’étais noyée.


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