Mais, si, regardez, comme elle lui ressemble. C’est Marie en petite ! persiste Jean. Sacré Jean ! D’où tient-il cette chevelure blonde et abondante, qu’il aime à laisser flotter sur ses épaules ? alors que Mathieu, déjà un peu chauve, est plutôt châtain foncé ? Les dissemblances sont parfois trompeuses. Les cinq ans qui le séparent de son frère ont toujours paru une éternité. Eternel enfant, ou ado pas encore mûr, au désespoir de leurs parents, d’ailleurs. Marie le sait bien. Mathieu le surdoué. Jean le nigaud qui n’a toujours pas son bac, à 21 ans ! Elle le plaint, parfois. Son immaturité lui donne des airs poétiques, romantiques, d’une douceur infinie, mais lui joue bien des tours, et plus d’une fois, Mathieu a du le sortir de situations bien délicates.
Marie regarde ses trois amis, silencieuse, le petit cœur de sa fille, chaud et vif, contre le sien. Sa petite fille. Elle ne comprend pas tout, ne sait pas tout. La vie d’une nouvelle mère est faite chaque jour de découvertes terribles, qu’il faut comprendre, interpréter. Des sons nouveaux, des images inconnues, des rêves jamais entendus. Parfois, Marie, songeuse, se dit bien qu’elle aimerait les partager, ses rêves. Mais Fleur ne pas encore l’aider. Bientôt ? Que d’espoir dans cette petite chose, ces petits poings serrés. Elle ronchonne encore, à peine. Elle seule peut l’entendre. Les garçons restent concentrés sur leur affaire de découpage de pizzas. Marie mange par hasard. C’est prenant, un bébé. Un coup sur les genoux. Un coup dans le landau. Un coup dans les bras.
Tiens, d’ailleurs, c’est drôle, quand Fleur pleure, un autre bébé pleure, rigole Marc.
Ah bon ? s’étonne Marie, je n’entend rien. Quel mystère ! Je n’entends que ma fille. Alors, Mathieu raconte…il raconte cette histoire extraordinaire des bébés manchots, perdus au milieu de millions d’autres bébés manchots, sur la banquise immense, que leur mère sait toujours retrouver. Et Jean, très docte, parce qu’il l’a lu quelque part, on dit aussi que les sanglots des enfants font monter le lait dans les seins des mères. Mais il rougit un peu, le Jean, en disant cela, malgré tout, par ce que c’est Marie, en face de lui. Qui ne l’écoute guère. Elle sourit d’avoir pu attraper un morceau de mozzarella entre deux câlins de sa fille.
La serveuse passe et repasse. Un peu courroucée, peut-être, de cette table de quatre et demi, qui n’avance pas. Toujours à parler. Toujours à pleurer, cette môme. Le patron qui ne dit rien. Si cela tenait d’elle…je vois bien que les autres, ça les embêtent, ces chialeries à longueur de temps. Franchement, les gens n’ont pas idées, amener un bébé, si petit au restaurant. Des égoïstes... Le patron, d’ailleurs, ce vieux tendre à la peau tanné, les aime bien, à cette table là. Il leur offrira le café, ou une grappa en fin de repas. C’est à sa fille qu’il pense, là bas, retourné dans l’île, avec ses petites qu’il est bien las de ne pas voir aussi souvent qu’avant. C’est vrai qu’elle est jolie, qu’elle ressemble à sa maman. Elle s’appelle Fleur, précise Marie, toujours heureuse d’expliquer, les roses, les fleurs des champs, les lys fiers et les iris des chaumières. Elle s’en va en haussant les épaules, la serveuse au mauvais caractère. Mais Maris s’en moque bien. La grappa lui fera du bien. Elle ne conduit pas. Marc a promis de tous les ramener. Il en est à son troisième coca zéro. Victime de la pub et du marketing ! s’était offusqué Mathieu en début de repas. C’est juste du repackaging.
Marie s’est levée de table. Penchée sur le landau, elle encapuchonne sa fille. Elle va s’endormir, je vais la bercer doucement en marchant. A tout de suite. Ne m’attendez pas pour commander un dessert. Je prendrai un tiramisu !


beaucoup de choses ici!
la maternité qui s'éveille et n'en finira pas de découvrir, d'ailleurs, rien qu'en observant les frangins, hein...
la serveuse, et ce monde qui ne voudrait plus être dérangé par rien
sensation de flotter un peu, comme Marie
;)
Rédigé par : mariev | dimanche 28 sep 2008 à 16:16