Après juillet, le début d’août s’enflamma de la même manière. Des ciels de plomb s’abattaient sur Paris. Les géraniums grillaient aux fenêtres. Les feuilles des marronniers tombaient comme à l’automne, déjà mortes, brunes, sans avoir connues les splendeurs des jaunes, des orangés et des cramoisis d’octobre. Julia allait de plus en plus mal. Sa mère l’avait accompagnée consulter quelques spécialistes, mais son cas mystérieux les laissait dans une grande perplexité, son rosier ayant juste assez de force pour déjouer les examens cliniques et les radiographies.
Julia se mourait, à petit feu, jusqu’à cette nuit magique où l’appel de la pluie l’arracha de sa lente agonie. La pluie. D’abord, quelques gouttes, larges, épaisses, qui s’aplatissaient sur le carreau, une à une. Puis leurs pas se rapprochèrent. Elles se firent plus intenses. Julia sentait leur fraîcheur exhaler ses premières caresses. Elle se leva, jusqu’à sa fenêtre entrouverte, en écarta les deux battants, et respira, aspira, inspira, huma, avala avec gloutonnerie cette eau qui zébrait d’argent les profondeurs noires du firmament. Elle tendait les mains vers ses rivières tombées du ciel. Elle s’en aspergeait le visage, les yeux, la bouche, les cheveux. Mais son rosier en désirait plus encore. Il avait besoin de vie, d’univers entiers, de profondeurs liquides et mouvantes.
Alors Julia sortit. Elle enfila juste une chemise de nuit légère et s’en vint dehors, dans la rue, pieds nus dans les flaques qui commençaient à se former sur le trottoir de la rue Gay-Lussac. Personnes. Les rares passants nocturnes avaient fui ce déluge soudain, que Julia épousait de tout son corps. Elle s’était enracinée au centre de la chaussée, tête renversée, les bras tendus, perpendiculaires à son corps, les branches tirées à l’extrême, les feuilles écartées. L’eau ruisselait sur sa peau, pénétrait chacun de ses pores, si longtemps asséchés, et s’accumulait en torrents tumultueux, qui traversaient en flots sauvages sa chevelure, redescendaient en course folle le long de son cou, puis s’engouffraient entre ses seins, sur son ventre, sur ses branches, entre ses cuisses, tombaient sur ses jambes, jusqu’à ses pieds pour s’éclater avec force et fracas sur le sol. L’eau parcourait tout son être de vagues et de spasmes de plaisir, qui allaient et venaient, dans sa tête, dans ses mains, dans ses feuilles, dans ses doigts. Cette pluie vivante la gonflait de son souffle, de son ardeur, de sa puissance fraîche.
Julia se mit en marche, plus légère. Sa chemise blanche, collée contre son corps, modelant ses formes vives, illuminait la rue sombre et mouillée d’une présence irréelle.


Eh bien, belle description d'un orgasme ;)
Rédigé par : Coq | lundi 27 oct 2008 à 10:49
Pourquoi pas ... l'imaginaire du lecteur a son libre-arbitre!
Rédigé par : Une page par jour | lundi 27 oct 2008 à 13:13
Oui mais c'est bien suggéré par l'auteur, tout de même :D
"L’eau parcourait tout son être de vagues et de spasmes de plaisir, qui allaient et venaient"
Avoue que tu y as pensé en l'écrivant!
Rédigé par : Coq | lundi 27 oct 2008 à 18:25
Dans mon inconscient, peut-être ...
Mais dans ma conscience d'écriture, dans mon travail d'écrivain tirant la langue dans l'effort et la concentration pour trouver les mots justes, c'était la description d'une jeune femme, un peu plante aussi, assoiffée, desséchée, en manque d’eau, qui soudain se retrouve sous une pluie torrentielle, abreuvée de toute part ...
Je voulais rendre ce que peut vivre une forêt ou un arbre, quand la privation d’eau est trop forte, et que soudain, la pluie explose ...
A priori, c’est bien rendu ;)
Rédigé par : Une page par jour | lundi 27 oct 2008 à 18:44
Oh oui, c'est très bien rendu :) J'imagine très bien les plantes ressentir tout ça :)
Rédigé par : Coq | lundi 27 oct 2008 à 22:17
:)
Rédigé par : Une page par jour | mardi 28 oct 2008 à 16:39
ouh là je viens de lire ma faute horrible!!!
ressentir
pas ressentirent
yerk
Rédigé par : Coq | mardi 28 oct 2008 à 20:36
je corrige ;)
Rédigé par : Une page par jour | mardi 28 oct 2008 à 21:02
tu as vraiment l'art de nous faire ressentir
j'aime cette description de l'appel de l'eau, de l'apport de l'eau, de l'amour de l'eau, cette universalité
cela m'a rappelé ce petit passage dans l'un de mes textes :
J'ai eu très soif d'eau fraîche et il m'a tendu une gourde. J'ai bu mais tout mon corps avait soif. Ma peau, surtout. Alors il m'a indiqué le chemin de la rivière et je suis allée m'y baigner. C'était merveilleux, et j'aurais voulu m'y endormir.
;)
Rédigé par : mariev | mardi 04 nov 2008 à 11:20
oui, l'eau est universelle
en général,on n'aime pas la pluie
mais je me souviens de la grande sécheresse de 1976 que j'avais vécu enfant,assez terrorisé en fait, et les premières gouttes de pluie entendue et ressenties ont été un vrai bonheur
Rédigé par : Une page par jour | jeudi 06 nov 2008 à 12:04