En maugréant, le directeur admit Julia dans son école. Comme elle savait lire depuis longtemps, elle sauta deux classes et se retrouva avec des enfants beaucoup plus âgés qu’elle.
Au début, l’existence de Julia à l’école fut assez difficile. Ces gamins n’avaient aucune éducation. Les filles lui semblaient complètement idiotes, avec leurs minauderies perpétuelles et leur secret à la noix. Quant aux garçons, c’était peut-être pire encore. De parfaits abrutis pour la plupart, des brutes assoiffées de violences, qui ne savaient guère s’exprimer autrement que par les coups, laissant parfois échapper quelques cris qui n’avaient rien d’humain.
Mais Julia préférait encore la perplexité de cette ménagerie amusante que le climat pesant et suffocant de sa nouvelle maison. Elle ne voyait guère son père. Jeanne devenait l’ombre d’elle-même, pendue chaque jour des heures au téléphone avec sa sœur Anna, toujours à quémander des nouvelles de la « Maison du Bonheur ».
Au fil des semaines, comme une plante vivace s’armant de patience pour planter ses racines dans une terre rocailleuse, Julia s’ancrait dans sa vie d’écolière, imposant sa loi à ses aînés. Un jour qu’un garçon rouge et joufflu s’acharnait à vouloir asséner sur son joli visage ses gros poings de malotru, elle lui lança de toutes ses forces une gifle de son rosier. Feuilles et épines s’abattirent sur la face de son agresseur, qui poussa un cri de douleur, et se protégea, trop tard, derrière la paume de ses mains. Front, tempes, menton, nez, joues, lèvres. De fines écorchures parcouraient sa figure de toute part. Personne ne comprit d’où était parti le coup ; mais depuis ce jour, Julia put, assez librement, se livrer à ses occupations favorites pendant les heures de récréation : lire, penser, respirer, regarder les nuages, caresser les arbres de la cour, fouler de ses pieds nus la pelouse, s’allonger sur la terre humide, observer les merles noirs, écouter les fourmis qui dormaient sous la mousse, humer la rosée du matin exhalée par l’herbe fraîche, cligner des yeux dans les dernières lueurs du crépuscule, quand le soleil rouge inonde d’un souffle écarlate l’horizon de ses rêves.


C'est drôle, ses occupations pendant la récré ressemblent beaucoup aux miennes à l'époque (encore maintenant, mais plus à la récré!)
J'aime beaucoup la petite liste que tu as dressée de ces occupations, d'ailleurs. Très jolie, très poétique, très bien écrite :)
Rédigé par : Coq | jeudi 23 oct 2008 à 11:20
Merci Coq : cela me fait bien chaud au coeur, cette petite remarque!
Rédigé par : Une page par jour | jeudi 23 oct 2008 à 16:11
Oui, vraiment, je relis, et j'insiste : j'aime beaucoup ton style :) j'adore particulièrement ce bout de phrase :
"cligner des yeux dans les dernières lueurs du crépuscule, quand le soleil rouge inonde d’un souffle écarlate l’horizon de ses rêves."
C'est le genre de phrase qu'on est fier d'avoir écrite! "souffle écarlate"... c'est beau!!!
C'est comme hier soir, j'étais toute fière d'une phrase dans ma nouvelle (j'te la donne ici pour me vanter, bien sûr :P):
"Il éteint la lumière, laisse ses yeux s'habituer à l'obscurité. Puis il discerne enfin des nuances de couleurs dans l'encadrement de la fenêtre – le bleu sombre du ciel, le noir opaque des montagnes, et le gris dilué du fleuve."
Je te file cet extrait parce qu'il me fait penser au tiens. C'est drôle.
Allez assez bavardé, je retourne au boulot! :)
Rédigé par : Coq | jeudi 23 oct 2008 à 17:25
oh! merci! - écrire ce que l'on ressent, je crois que c'est le plus difficile, mais quand on y arrive, oui, on est content! les 5 sens, les couleurs, les parfums, la sensation du toucher, les bruits vaporeux, la saveur d'une poignée de sariette, suintant sur la braise chaude ...
oui, j'aime bien ta phrase aussi : le bleu sombre, le noir opaque, le gris dilué, ces couleurs que l'on ne voit pas, car identiques au départ, ombres qui émergent de l'ombre.
Je lis actuellement le journal d'adolescence de Virginia Woolf, et elle était très forte pour ce style d'écriture, il y a dans ces pages des descriptions admirables, des chatoiement de couleurs. Actuellement, elle est en Grèce, et chaque jour, elle décrit l'Acropole, à différentes heures du jour, un peu comme Monnet qui peignait cent fois la même église, sous des lumières différentes ...
oui, nous avons la chance de pouvoir écrire celà ...
Rédigé par : Une page par jour | jeudi 23 oct 2008 à 17:40
ménagerie amusante ...
je ne me souviens guère de ce que je faisais de mes récrés ... je crois que je me battais régulièrement, et puis une fois, je suis allée manger des baies de piracantha ou berberis, j'en sais trop rien, et je me suis fait engueuler ! et que j'aurais pu mourir et tout et tout
j'ai presque toujours eu le sentiment d'être à côté ... mais je n'avais pas de rosier en mon sein , dommage
et, oui, j'ai goûté, tout comme Coq, cette très belle phrase et son "souffle écarlate"
belle soirée à toi ;)
Rédigé par : mariev | jeudi 23 oct 2008 à 22:58
être à côté ... je l'étais enfant
mais hier, j'ai eu l'impression de l'être encore
j'ai entendu des mots : choisir ton camp, faute grave, rentrer dans le moule, pas de copinage entre service, je préfère voir des gens au chomage ...
sans comprendre ...
Rédigé par : Une page par jour | vendredi 24 oct 2008 à 08:23