IV
Karima et Conxita, les deux nouvelles femmes de chambre du Grand Hôtel, à peine vingt ans l’une et l’autre, foulaient au petit matin le tapis rouge du dernier étage. Madame Leblanc-Rajnic, la gouvernante, leur avait demandé de s’occuper de la chambre nuptiale. Le plus souvent, les mariés n’y dormaient même pas. Un bon début pour des débutantes.
Les deux jeunes filles, poussant leur chariot, s’émerveillaient des moulures et des lustres. Tant de luxe ! Elles en rêvaient depuis l’enfance. Elles ne connaissaient pas encore la chambre nuptiale. Au moment d’ouvrir la porte, le cœur battant, elles imaginaient des princes et des princesses, aux costumes élégants et aux robes scintillantes, s’élançant sur des valses légères, tourbillonnant dans des airs de fêtes galantes, des fontaines miraculeuses aux oiseaux enchantés, des corbeilles de fruits inconnus, des gerbes de fleurs multicolores … l’une et l’autre se surprirent dans leur méditation et s’en arrachèrent en riant.
Karima tournait la clé dans la serrure, pendant que Conxita frappait à la porte.
Ménage ! S’écriaient-elles joyeusement en chœur, à travers le battant de bois.
Elles entrèrent sur la pointe des pieds, intimidées. Il s’agissait de leur toute première chambre !
La pièce leur sembla sombre. Les volets clos, les lourds rideaux de velours, les tentures des murs. Un étrange parfum flottait dans l’air. La lumière du couloir pénétrait mal dans la chambre, comme si des secrets, protégés d’ombre, habitaient ici, drapés de silence.
Je vais ouvrir les volets, chuchota Karima.
A tâtons, dirigée par la faible lueur bleutée qui filtrait de l’embrasure, la jeune fille parvint jusqu’à la fenêtre. Les flots du soleil matinal inondèrent d’un coup la chambre.
Karima sentit son sang se glacer. Conxita, derrière elle, avait poussé un grand cri.
Serrées dans les bras l’une de l’autre, surprises, elles regardaient sans vraiment comprendre cette magnifique robe de soie sauvage, toute en dentelle, d’un rouge vif, éclatant, qui semblait flotter sur le lit, presque vivante. Ses formes alanguies rappelaient la présence d’une femme aux poses sensuelles, étonnamment présente.
A côté, assis sur un fauteuil, un rosier immense, couvert de roses écarlates, disposait ses branches et son feuillage avec désinvolture, comme un jeune homme élégant, qui aurait croisés ses jambes, replié un bras sur son ventre, et relevé l’autre, en le posant délicatement sur l’accoudoir.
Les deux jeunes filles, le premier moment de frayeur passée, avaient l’impression que la robe et le rosier devisaient avec sérénité, leur pensée s’envolant en volute fine dans l’atmosphère légère du printemps. Alors, elles s’invitèrent et s’assirent sur le lit, et restèrent ainsi, heureuses de participer à leur conversation.
FIN DE L'HISTOIRE


eh bien .... j'aime la fin de cette fabuleuse histoire qui m'a fait bondir, sourire, trépigner, rêver, espérer ...
bravo à toi, Frédéric!
;)
Rédigé par : mariev | mercredi 05 nov 2008 à 10:08
Wow, je reste... bouche bée!!!
Bravo, vraiment! Tu as vraiment un don pour écrire. Tes histoires me touchent toujours autant :) Je ne sais pas si ce sont les thèmes, que je trouve très féminins (dans un sens très positif, bien sûr) ; ou ton style, très poétique, par petites touches de beauté, comme une peinture impressionniste...
Enfin bref, contente d'illustrer la suivante, qui est dans la même trempe pour l'instant! (et je n'en dis pas plus ici pour conserver le suspens)
Rédigé par : Coq | mercredi 05 nov 2008 à 10:54
Merci à vous deux de m'avoir suivi tout au long de cette histoire.
C'est vraiment interessant de lire vos commentaires à chaud, en direct sur ce que je venais d'écrire.
Parfois, il y a des choses écrites sans en saisir toute la portée. L'imaginaire du lecteur est important.
Je m'aperçois qu'utiliser un blog pour écrire ses histoires est quelque chose de particulier, de magique.
Rédigé par : Une page par jour | jeudi 06 nov 2008 à 12:27
Tu m'as captivée depuis la première jusqu'à la dernière ligne. Bouleversant de beauté. Merci de ce cadeau que tu nous offres, de ce rosier qui existe maintenant que nous sommes plusieurs à le penser. merci.
Rédigé par : Harmonie | mardi 11 nov 2008 à 09:57
oh! merci merci Harmonie
merci pour ce commentaire qui me transporte comme un grand vent frais à poursuivre dans cette voie
j'espère atteindre la même unanimité bienveillante avec ma nouvelle histoire, illustrée par Cog
Rédigé par : Une page par jour | mardi 11 nov 2008 à 11:16