Très vite, le rectangle cramoisi des championnats du monde de Saint-Denis devint une réalité, pleine d’images, de bruits et d’électricité. Les épreuves duraient une semaine complète, dans la lumière si dense des fins d’août. Lola et Agathe-Aglaé étaient logées dans un quatre étoiles très chic, aux frais de la Fédération Française, qui comptait beaucoup sur sa nouvelle star montante. Les caméras campaient dans les salons feutrés du palace, à l’affût d’un sourire, d’une confidence, d’une crise de nerf. Lola s’amusait de cette ambiance. Elle retrouvait d’autres filles, croisées au hasard de ses voyages, les cubaines, aux fous rires permanents, les kenyanes et les éthiopiennes aux yeux brillants, les russes aux longues chevelures blondes, tout droit sorties de contes de fées enneigées, sans oublier les fameuses anglaises rencontrées sur la Tamise, hantées par Shakespeare et Virginia Woolf.
Les quarts de finales débutaient dès le premier matin, le lundi, dans l’engourdissement des premières foulées. Les stadiers se mettaient en place. Les dernières lignes blanches se peignaient à la va-vite. Les encarts publicitaires s’entassaient encore dans les virages, posés aléatoirement dans des équilibres instables. Les arbitres entraînaient leur sifflet, par coups brefs, irritants, qui déchiraient les oreilles. Les premiers flots de spectateurs s’épanchaient sur les gradins, en silence, étonnés par l’immensité du stade. Des petits drapeaux du monde entier dansaient dans l’air joyeux. Lola, sautillant en bout de piste, reniflait quelques odeurs de saucisses grillées, qui cuisaient en cachette dans un recoin de béton.
Les haut-parleurs et les écrans géants s’invectivaient mutuellement, dans un anglais coloré qui reprenait en écho les multiples annonces des officiels de la Fédération International, tout de jaune vêtu.
Premier couloir. Première tension. Lola scrutait la piste vide, devant elle. Sans un regard pour ses concurrentes. Quatre minutes. Quatre minuscules petites minutes, pour ne pas perdre. Tenir cette course, sans d’autre objectif que de finir dans les trois premières. Le départ. Les premiers mètres. Facile. Lola s’envolait comme un engoulevent, ses pieds touchant à peine terre. Elle se savait bien meilleure que quiconque à ses côtés. A la cloche, elle se relevait. Inutile de gagner cette course. Elle laissait de bon cœur la victoire à une petite kenyane aux délicieux cheveux frisés, qui se jeta dans ses bras à l’arrivée, ivre de joie.
Agathe-Aglaé jaugea le temps et la course avec satisfaction. Enroulant Lola dans un voile duveteux, elle lui chuchota quelques mots à l’oreille, qui les firent rire. Puis elles passèrent devant la longue file des journalistes, qui leur posaient toujours les mêmes questions, auxquelles il fallait donner les mêmes réponses, apprises par cœur. Les télévisions. Le petit laïus habituel aux télévisions, l’une après l’autre, pour ne pas faire de jalouses.


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