Il hésitait encore, entre Kira la blonde et Katerina la brune. Le site proposait un grand choix de jeunes femmes, belles et prêtes à marier, pour la plupart ukrainiennes. Les photographes du site avaient pris soin de leur maquillage, léger, à peine visible, transfigurant chaque visage en figure de porcelaine éthérée, au regard clair, aux lèvres satinées, aux chevelures soyeuses et brillantes. L’éclairage tamisé, d’une finesse de sable, ombrait leur peau délicate d’une poudre dorée, gommant les mauvais reliefs, affinant les défauts. Elles ressemblaient à des fées, auréolées d’un fin voile de lumière, et prenaient des poses suggestives, mêlant leur féminité à une ingénuité presque enfantine. Elles marchaient dans la neige, emmitouflées dans des fourrures argentées, et seul l’éclat de leur regard filtrait à travers les écharpes et les toques. Ou elles entamaient une course aérienne sur les larges rives d’un fleuve gelée, les cheveux déliés, dansant dans le vent, éclatantes de rire, et battant les mains, joyeuses, devant l’envol des oies sauvages. Puis, accoudées sur la rambarde d’un vieux pont de bois, on les devinait pensives, un peu tristes, presque orphelines. Alors, elles allaient lentement, sur un chemin nu, au gré du hasard, sous les vastes ciels d’une steppe battue par les tempêtes. On les retrouvait plus loin, dans l’ambiance triste des villages perdus, sur des fonds de centrales nucléaires, qui crachaient dans des atmosphères sans âmes des cordons de fumées pâles. Rentrées chez elles, dans la chaleur intime d’un petit appartement décoré avec soin, aux couleurs vives, on les surprenait, presque gênées, dans des déshabillées blancs, qui laissaient deviner leur forme généreuse. On les épiait, dans leur cuisine, ou au salon, les yeux clos, emportées par des musiques douces, vers des rêves que l’on aurait aimés parcourir. Puis, le soir venu, étendues sur leur lit, elles s’endormaient avec bonheur. Parfois, un jeune chat au regard bleu s’invitait sur leur lit, pour tromper leur solitude.
Depuis qu’il connaissait ce site, B. en consultait les pages avec ravissement, et chaque fois, un sentiment d’allégresse le submergeait, identique à cette envie joyeuse qu’il avait connu quelques mois plus tôt, quand il feuilletait les catalogues Roche Bobois, au moment de meubler son salon.


catalogue de la misère, de la solitude, de l'envie-convoitise, de la difficulté des hommes et des femmes d'aujourd'hui de se rencontrer, du désir de posséder, toujours plus et toujours plus beau et sans âme ... catalogue de l'apparence, affreusement résumé par ta dernière phrase ...
waow ...
;)
Rédigé par : mariev | mardi 27 jan 2009 à 08:04
j'aime bien cette idée de nouvelle en ligne, qu'on déguste chaque matin avec le café! hâte de lire la suite. le style est très prenant, le sujet si actuel.
Rédigé par : estelle | mardi 27 jan 2009 à 08:57
@mariev : oui, cette dernière phrase résume parfaitement l'ensemble ... l"affreusement" est voulu, en effet.
@estelle : comme les romans de Balzac ou les nouvelles de Maupassant, qu'ils publiaient en feuilleton dans les quotidiens ... sauf que l'avantage que j'ai sur eux, c'est vos remarques et commentaires en direct, comme si je prenais le café avec vous!
Rédigé par : Une page par jour | mardi 27 jan 2009 à 09:47
oui et j'adore ce concept en ligne!!!
Rédigé par : estelle | mardi 27 jan 2009 à 09:57
moi aussi :)
Rédigé par : Une page par jour | mardi 27 jan 2009 à 12:10
On voit l'imaginaire qu'il y a derrière de simples photos... que ce soit pour des meubles ou des femmes, il projette ses propres fantasmes dessus... Il est amusant d'imaginer le décalage entre ses fantasmes et la réalité...
Rédigé par : Coq | mardi 27 jan 2009 à 13:48
bonne question que tu poses là! en saurons nous plus dans la suite, à propos de ce décalage?
Rédigé par : Une page par jour | mercredi 28 jan 2009 à 08:27