Kira Wassa
Une nouvelle fois, des bruits m’interpellent, derrière la porte d’entrée. Mon couteau bien en main, le corps ruisselant de sueur, les cheveux collés sur mon front, ma nuque, sur mes tempes, mes lèvres sèches, ma gorge brûlante, je frémis. J’arque tous mes sens en éveil, et m’approche, sans bruit. Derrière, un souffle diffus. D’un geste brusque, j’ouvre la porte, en grand, mon couteau bien levé, prêt à frapper.
Tu es là, tendue, à l’affût, prête à bondir. Ton couteau brille dans l’ombre du palier. Nous sommes face à face, lame contre lame. Tu me défies du regard, tes yeux me brûlent, deux boules de feu incandescentes. Je recule pas à pas pendant que tu pénètres dans l’entrée, petit à petit.
Un instant.
Puis nous baissons nos armes. Nous jetons à terre dans un lourd fracas d’acier nos couteaux inutiles. Nous sommes l’une et l’autre les bras ballant, gênées, étonnées de cette situation incongrue. Le silence épais de cette fin de nuit nous emprisonne.
Je parle la première.
Je ne sais pas. Si … si … si on faisait du thé ?
D’un mouvement imperceptible, tu acquiesces, tu dis oui, tu me suis dans la cuisine, dans le désordre que j’ai semé, tu enjambes les plats renversés, les assiettes brisées, les verres éclatés, les nappes et les serviettes éparpillées sur le marbre de Carrare. Je laisse couler un filet d’eau chaude, jusqu’à ce qu’un nuage de vapeur légère s’en dégage. Je remplie une casserole. Je retrouve par hasard, sous une pile de torchons brodés d’initiales vieillottes quelques sachets de thé vert. Tu me regardes faire, de tes yeux noirs immenses, profonds, merveilleux.
L’eau chante doucement dans la casserole de cuivre. De fines bulles montent à la surface, se forment, grossissent, s’épaississent, se rassemblent, et explosent, dans un chuintement joyeux. Je poses deux tasses anglaises, colorées de fraises et de framboises roses, y dépose les sachets de thé vert, et verse lentement l’eau encore frémissante. Penchées l’une et l’autre, presque tête contre tête, nous laissons nos âmes se noyer dans les volutes du thé, qui s’éparpillent dans le volume transparent, à l’intérieur de la tasse. Peu à peu, le liquide se colore d’une teinte légère, aérienne, à la saveur nacrée, embaumante, qui nous entraîne dans des bois lointains, sous le calme des zéphyrs. Tu me souris.
Tasse en main, nous entrons dans le salon que je viens de détruire, et nous nous asseyons, malgré tout, sur le sofa éventré, à même la structure de bois. Je devine dans ton regard une pointe d’hilarité, un début d’amusement, un frémissement qui dessine sur le coin de tes lèvres une fossette minuscule. Je remarque alors que ma chemise de nuit, elle aussi, est bien déchirée. Mais qu’importe. Je hausse les épaules, et nous goûtons ensemble cette première gorgée de thé, brûlante et délicieuse.
F I N D E L ' H I S T O I R E


Magnifique ! Magie de l'écriture, qui produit tant d'effets ! Merci pour tant de jours de bonheur à te lire, et à bientôt ! :)
Rédigé par : tuliquoi | samedi 21 fév 2009 à 10:24
Merci Fred ! ben à demain, non? une page par jour continue, histoire après histoire! et puis, si tu souhaites lire les autres, n'hésite pas à surfer sur la page de mes histoires complètes.
Rédigé par : Une page par jour | samedi 21 fév 2009 à 14:43
j'aime bien l'idée que cette première gorgée de thé soit la fin pour les lecteurs et le début d'une belle amitié entre kira et wassa...
Rédigé par : estelle | samedi 21 fév 2009 à 18:25
Heureux que cette fin te plaise, Estelle, car il est nécessaire de soigner plus particulièrement le début et la fin d'une histoire. Mais le début est toujours plus facile, car si on bute sur le début, on s'arrête tout de suite sans écrire la suite de l'histoire. Mais la fin? Quelle angoisse, en général, car il ne faut pas la rater, cette fin, c'est sur ces derniers mots que l'on quitte le lecteur, comme le dessert d'un bon repas. Quel souvenir gardera-t-il de l'histoire, si la fin est médiocre? J'esssaye toujours de savoir à peu près comment sera ma fin, avant de commencer à écrire une histoire. tant que je ne l'ai pas, même si le début est bon, je ne commence rien.
Rédigé par : Une page par jour | samedi 21 fév 2009 à 19:14