Voilà la troisième et dernière partie de Habélard et Lola, au format pdf téléchargeable.
Voilà la troisième et dernière partie de Habélard et Lola, au format pdf téléchargeable.
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Cadeau de boxing day, comme disent nos amis anglais : Coq et moi-même mettons à votre disposition la seconde partie de la nouvelle Habélard et Lola en téléchargement.
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Les Jeux Olympiques de Londres commençaient sous un crachin d’été, gris et léger, qui grossissait les eaux épaisses de la Tamise. La cathédrale Saint-Paul, malgré son dôme rond et goguenard, semblait s’ennuyer ferme. Lola avait retrouvé ses camarades anglaises, mais les promenades en bateau sur le fleuve sombre n’avaient plus les mêmes saveurs qu’autrefois. Chacune décortiquait ses chances de médaille, derrière une certaine langue de bois. Les sourires s’étaient figés. Sans compter la présence de Morel, ses yeux de hyènes, inquisiteurs, toujours sur le qui-vive, au cas où une fille dévoilerait quelque secret d’entraînement.
Lola se languissait de la présence d’Agathe-Aglaé. Elle avait promis de venir, mais sa grand-mère, presque mourante, l’accaparait sous les palmiers de son île. Les premières épreuves qualificatives avaient lieu deux jours plus tard. Dans sa chambre d’hôtel spacieuse, mais froide et sans vie, Lola laissait ses yeux à la dérive sur les images des Jeux, qui tournaient en boucle sur toutes les télévisions du monde.
La télévision. Mélancolique, elle se rappelait d’avoir refusé la vieille télé de Monsieur Robert. Une éternité. Le grand pré. Le sevrage de Habélard. Leurs courses folles à travers les hautes herbes. Lui qui l’attendait derrière la clôture, à la sortie du collège. La lumière des chemins creux, filtrée par les feuillages abondants des châtaigniers. L’odeur de la terre argileuse, après la pluie, quand les escargots s’amusaient à dévaler les ravines. La naissance du poulain. Aïcha, si fière.
Déjà, Lola renfilait ses baskets. La porte de sa chambre claqua derrière elle. Elle courait dans les rues de Londres, tête nue, insensible à la pluie fine qui refusait à l’été sa part de soleil. Elle courait le long de l’eau boueuse. Sa poche vibra, sous les assauts répétés de son portable. Morel ! Avec fureur, elle lança le téléphone dans la Tamise, sans se retourner. Elle reconnaissait Saint-Pancras, l’architecture délicate de verre et d’acier qui semblait l’appeler. Sans réfléchir, l’Eurostar l’emmenait déjà à toute vitesse. Londres disparaissait derrière les reflets des vitres du train. Le tunnel. Paris. La Gare du Nord. Un métro. Un autre. Encore un train. Une petite gare de campagne verdoyante. Au hasard. Personne.
Lola courait encore. Des collines douces serpentaient au dessus du bocage. Elle reconnaissait les parfums des fleurs des champs. Le bruit de la terre qui s’accrochait à ses semelles. La saveur des fougères qui se trémoussaient dans un murmure. Lola se sentait courir de plus en plus vite. Happée par les chemins invisibles que traçait la brise au creux des prés. Elle avait l’impression de s’allonger. Ses jambes devenaient immenses, ses cheveux devenaient crinière flottant dans le vent, loin derrière elle. Ses narines s’ouvraient avec force, l’air envahissait ses poumons comme jamais, immenses, profonds, en résonance avec la campagne environnante. Ses bras n’étaient pas en reste. Ses mains frémissaient. Ses paumes avaient faim de terre, ses ongles devenaient sabots. Elle battait maintenant l’herbe mouvante de ses quatre membres. Pour aller plus vite encore. Elle passait d’une allure à l’autre, s’amusant de l’amble et du trot, raffolant du galop. Sa queue battait l’air avec force. Des senteurs délicates de luzerne et de trèfles chatouillaient ses naseaux.
Elle s’arrêta. Elle regarda le ciel clair de ses grands yeux doux. Elle était heureuse. Près d’elle, Habélard lui souriait, ému de son retour.
FIN DE L’HISTOIRE
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La cérémonie passée, fourbue, éreintée par cette folle semaine, elle revenait au vestiaire avec Agathe-Aglaé. Un homme mince, aux cheveux poivre et sel, couleur de loup, un rictus affamé collé sur ses lèvres, dévoilait curieusement les dents, au milieu du couloir qui serpentait sous le Stade de France. Un badge officiel pendait avec négligence à son cou. Il leur serra la main.
Je suis Luc Morel. Bravo Lola ! Je suis le Directeur Technique de l’équipe féminine française de demi-fond. Tu as fait un parcours exceptionnel dans ces championnats du monde ! Je vais m’occuper de toi pour la préparation aux Jeux Olympiques de Londres. Tu es devenue notre plus grande chance de médaille féminine. Je t’intégrerai à l’équipe actuelle.
Agathe-Aglaé se taisait. Lola roulait de grands yeux interrogateurs.
Mais, c’est Agathe-Aglaé mon entraîneur ! Se récriait-elle.
Bien sûr ! Mais maintenant, tu n’es plus junior. La Fédération a le devoir de suivre ta carrière. Mademoiselle François appartient à l’Education Nationale, pas à la Fédération. Mais je l’autoriserai à m’accompagner dans les entraînements, bien sûr ! Précisait Luc Morel, sur le ton de la confidence, avec force clins d’œil et gestes doucereux.
Lola détestait le poids de sa main, sur son épaule, pendant qu’il lui parlait.
Elle promena sa victoire tout l’été, de meeting en meeting. Son portrait fleurit sur les chambres des jeunes filles, détrônant d’un coup quelques chanteuses du même âge. Elle monopolisait malgré elle les émissions débiles des soirées télévisées, apprit à parler pour ne rien dire, sourire à des animateurs méchants, éviter l’haleine avinée d’invités bavards, sans se faire aucun ami dans les paillettes tristes et usées du show-business. A Noël, elle devint la révélation de l’année, fit une nouvelle fois la une de l’Equipe et du magazine Elle, participa aux faux réveillons enregistrés de la Une et de la deux.
Lola fatiguait.
En janvier, Agathe-Aglaé partit en Guadeloupe, pour veiller sur sa grand-mère malade. Elle y resta. Le printemps pluvieux et gris emmena Lola vers sa préparation aux Jeux Olympiques de Londres. Morel, en survêtement rouge, sifflait, frappait dans les mains, criait, donnait des ordres, s’époumonait pour un rien, prenant son équipe de filles pour une bande d’idiotes. Sans compter les allusions, toujours ses petits clins d’œil, ses mains baladeuses sur les fesses de l’une, ou l’épaule d’une autre.
Lola se lassait.
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Le lendemain, à l’échauffement, sous le soleil rieur de l’été, tout était oublié.
La finale était programmée le dimanche, à seize heures. Lola commençait dans le couloir trois. A sa gauche, deux kenyanes, à sa droite, les deux anglaises, la chinoise, puis deux éthiopiennes. Cette fois, les gradins chantaient son nom en farandole. Quatre vingt milles poitrines criaient « Lola ! Lola ! ». Dans sa concentration, la toute jeune femme visualisait les naseaux de Habélard, qui la chatouillait sous la tente rose-bonbon. Elle distinguait aussi avec une netteté surprenante la longue colonne de fourmis grises, qui déambulaient sur les piquets, inquiètes de ce long intrus qui avait crevé leur fourmilière. Les fourmis s’agglutinaient, leur millier de pattes couraient avec vigueur sur la piste écarlate, nappée d’un soleil de juillet éclatant. Le coup de feu claqua dans le pré. Chaque fille prit sa place sur le tartan. Il n’y avait pas de lièvre, car toute pouvait prétendre accrocher une médaille. Lola restait collée à la troisième place, derrière les deux meneuses éthiopiennes. Leur maillot vert et rouge aspirait la lumière. Tiendraient-elles jusqu’au bout ? Une des anglaises forçait le rythme, aux mille mètres. Pourquoi ? Je ne comprends pas, se demandais Lola. Elle devait accélérer aussi. L’air entrait dans ses poumons largement ouverts. Elle se sentait animale, féline, carnassière. Elle avalait la plus grande des éthiopiennes, l’anglaise sur ses talons. Deux cents mètres encore ! La seconde éthiopienne perdait du terrain. L’anglaise en tête, Lola, la petite kenyane frisée, la chinoise qui revenait dans un souffle. Cinquante mètres. L’anglaise restait fragile. D’un coup de rein, elle la gommait du paysage. Vingt mètres. Au coude à coude avec la kenyane. Dix mètres. Cinq mètres. Lola passa dans un trou d’air, d’un fil, d’un rien. Le stade vrombit. Explosait. Les hauts parleurs chantaient à tue-tête. Lola sombrait doucement dans l’étreinte d’Agathe-Aglaé. Elle était championne du monde. Elle ne comprenait pas. Jolly Jumper et Habélard trottaient tranquillement dans sa tête.
Tout allait si vite. Les interviews. Les télés. Les mains qu’il fallait serrer. Les joues qu’il fallait embrasser. Les tonnes de fleurs bêtement coupées, qui s’accumulaient dans ses bras, et l’enivraient de leur parfum indolent. Le drapeau bleu-blanc-rouge dans lequel il fallait s’enrouler. Faire le tour du stade. Lever la main. Saluer tous ces visages inconnus qui riaient de bonheur. Les petites filles qui couraient dans ses jambes. Attendre le podium. Monter tout en haut. Les immenses drapeaux qui descendaient du ciel, avec tant de solennité, dans les accords étranges d’une Marseillaise emportée par la brise de l’été. Ce n’était pas sa première médaille d’or, mais celle-ci pesait d’un drôle de poids sur sa poitrine. Elle pensa à ses parents, soudain.
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Lola courut sa demie finale le mercredi soir. L’air ambré se détachait par morceau vers le fond de l’arène. Les premières ombres caressaient l’herbe rase, avant d’être chassées par les projecteurs. La foule scandait son nom. Elle en avait pris la douce habitude. L’atmosphère humide du crépuscule, poisseuse, collait à ses cheveux. Mais la course serait facile. Les africaines s’affrontaient dans l’autre demi-finale. Cependant, un certain agacement l’avait prise, quand elle avait su qu’on lui avait donné le huitième couloir pour le départ.
Le départ fut rapide. La lièvre russe ne lâchait rien. Ses couettes blondes sautaient devant Lola, pareil à deux jeunes lapins de garenne, qui se seraient égarés sur la pelouse de ce stade immense. Une musique de foire transperça l’air. Les hauts parleurs éructaient le podium de la perche masculine, sous des tonnerres d’applaudissement dédiés au vainqueur, français. Lola sentit un certain abandon, cent mètres avant l’arrivée. Le public s’intéressait à quelqu’un d’autres ! Elle laissait filer les deux anglaises, qui avaient pris la place de la russe. Troisième, cela lui suffisait, pour accéder à la finale. Vingt mètres, encore. Elle aperçut trop tard la chinoise au visage de porcelaine, qui la doublait sur la droite. L’accélération de la dernière foulée ne servit à rien. Le stade s’était tu, soudain. Un silence lourd tombait sur les gradins. Tête basse, Lola quittait la piste, fuyant le regard noir d’Agathe-Aglaé, plein de colère, qui l’attendait sous le tableau moqueur des résultats. D’un geste plein de rage, elle écarta les journalistes qui lui tendaient des micros inquisiteurs.
Tu n’es pas allée au bout de ton effort, Lola ! Lui reprochait Agathe-Aglaé.
Alors, il fallait attendre l’arrivée de l’autre course, puisque il restait deux places pour la finale, attribuées selon les temps. La lutte entre les kenyanes et les éthiopiennes était intense, si intense que l’une d’elles chuta lourdement sur la piste, ralentissant l’ensemble des concurrentes. Lola était qualifiée. Mais Agathe-Aglaé la sermonnait encore, tard dans la nuit, dans leur chambre d’hôtel, devant un thé glacé.
Non, je suis désolée de te le dire, mais tu ne mérites pas ta finale ! Non, tu ne la mérites pas !
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Très vite, le rectangle cramoisi des championnats du monde de Saint-Denis devint une réalité, pleine d’images, de bruits et d’électricité. Les épreuves duraient une semaine complète, dans la lumière si dense des fins d’août. Lola et Agathe-Aglaé étaient logées dans un quatre étoiles très chic, aux frais de la Fédération Française, qui comptait beaucoup sur sa nouvelle star montante. Les caméras campaient dans les salons feutrés du palace, à l’affût d’un sourire, d’une confidence, d’une crise de nerf. Lola s’amusait de cette ambiance. Elle retrouvait d’autres filles, croisées au hasard de ses voyages, les cubaines, aux fous rires permanents, les kenyanes et les éthiopiennes aux yeux brillants, les russes aux longues chevelures blondes, tout droit sorties de contes de fées enneigées, sans oublier les fameuses anglaises rencontrées sur la Tamise, hantées par Shakespeare et Virginia Woolf.
Les quarts de finales débutaient dès le premier matin, le lundi, dans l’engourdissement des premières foulées. Les stadiers se mettaient en place. Les dernières lignes blanches se peignaient à la va-vite. Les encarts publicitaires s’entassaient encore dans les virages, posés aléatoirement dans des équilibres instables. Les arbitres entraînaient leur sifflet, par coups brefs, irritants, qui déchiraient les oreilles. Les premiers flots de spectateurs s’épanchaient sur les gradins, en silence, étonnés par l’immensité du stade. Des petits drapeaux du monde entier dansaient dans l’air joyeux. Lola, sautillant en bout de piste, reniflait quelques odeurs de saucisses grillées, qui cuisaient en cachette dans un recoin de béton.
Les haut-parleurs et les écrans géants s’invectivaient mutuellement, dans un anglais coloré qui reprenait en écho les multiples annonces des officiels de la Fédération International, tout de jaune vêtu.
Premier couloir. Première tension. Lola scrutait la piste vide, devant elle. Sans un regard pour ses concurrentes. Quatre minutes. Quatre minuscules petites minutes, pour ne pas perdre. Tenir cette course, sans d’autre objectif que de finir dans les trois premières. Le départ. Les premiers mètres. Facile. Lola s’envolait comme un engoulevent, ses pieds touchant à peine terre. Elle se savait bien meilleure que quiconque à ses côtés. A la cloche, elle se relevait. Inutile de gagner cette course. Elle laissait de bon cœur la victoire à une petite kenyane aux délicieux cheveux frisés, qui se jeta dans ses bras à l’arrivée, ivre de joie.
Agathe-Aglaé jaugea le temps et la course avec satisfaction. Enroulant Lola dans un voile duveteux, elle lui chuchota quelques mots à l’oreille, qui les firent rire. Puis elles passèrent devant la longue file des journalistes, qui leur posaient toujours les mêmes questions, auxquelles il fallait donner les mêmes réponses, apprises par cœur. Les télévisions. Le petit laïus habituel aux télévisions, l’une après l’autre, pour ne pas faire de jalouses.
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Mais les années juniors ne furent pas faciles non plus ! C’était l’année du bac et des premières compétitions internationales ! Agathe-Aglaé avait colorié sur un grand calendrier large de deux années toutes les courses auxquelles Lola participerait. Du bleu pour les courses locales sur les pistes d’Ile de France. Du vert pour les grandes rencontres françaises de jeunes. Et le rouge, le grenat, le pourpre, l’écarlate, le vermillon pour le reste du monde. Lola se prenait à rêver devant ces villes si lointaines, ces petits points noirs qui se postaient comme des crottes de mouche sur les mappemondes de la classe de géographie. Elle se voyait sauter de Sydney à Oslo, courir de Gdansk à Toronto, regarder le lever du soleil à Osaka et voir ce même soleil mourir dans la baie de San Fransisco. La terre devenait toute petite, soudain.
Au bout du calendrier se tenait un grand rectangle cramoisi, sur lequel Agathe-Aglaé, au feutre blanc, avait dessiné en relief cinq lettres magiques, qui brillaient d’un éclat inconnu : M O N D E ! Le championnat du monde d’athlétisme junior. A Saint-Denis. Au Stade de France. Là où l’équipe de football avait réussi un exploit qui lui rappelait sa toute petite enfance. Mais d’abord, il fallait réussir les minima, les records à partir duquel elle pouvait s’inscrire. Et choisir la bonne épreuve. Huit cents mètres ou mille cinq cents mètres ? Elève et professeur hésitaient. Les quatre minutes d’efforts à tenir semblaient beaucoup à Lola, mais Mademoiselle François réussit à la convaincre que ses qualités de résistance et d’endurance lui permettraient d’éliminer ses adversaires.
Alors, ce fut une longue quête de podiums et de médailles. Septième à Rome, en pleurs, devant le Colysée. Troisième à Angers. Deuxième à Berlin, déçue, à cause de la pluie qui l’avait fait glissé. Eliminée en demi-finale à Mexico, la touffeur, l’altitude, les cris des supporters. Puis de nouveau deuxième à Nice, en maillot de bain sur les galets gris de la baie des Anges, étonnée par ces vaguelettes d’argent, incandescentes sous le soleil. La médaille d’or à Copenhague, assise sur le rocher de la petite sirène dans le doux soleil printanier des hommes du nord. Une autre médaille d’or à Londres, malgré des anglaises têtues et accrocheuses, qui étaient restées groupées toute la course, puis une promenade toutes ensembles sur la Tamise, où l’anglais de Lola prenait des accents étranges, qui les faisaient rire en cascade. D’autres désillusions à Johannesburg, quelques étincelles à Wellington, et le sourire de Shanghai, les longues ballades en sampans, le clapotis des rames, les rires des enfants.
Sortie de son cocon de soie drue, Lola devenait femme. Belle, gaie, sûre d’elle même. Elle arpentait sa nouvelle existence d’un pas élastique. Aussi grande qu’Agathe-Aglaé, on les prenait souvent pour deux sœurs, malgré leur couleur de peau. Les coureurs d’autographes ne manquaient pas de les solliciter, l’une et l’autre. Car on les confondait encore, leur notoriété naissante s’accrochait à ces rares émissions de télévision où elles apparaissaient ensemble, vêtue du même sourire. L’une plus timide, l’autre plus posée. Elles devenaient l’avenir de l’athlétisme français.
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Les années cadettes ne furent pas si faciles. Derrière son sourire et sa bonne humeur, Agathe-Aglaé savait se montrer intransigeante, pour le bien de sa protégée. Lola aimait les courses, les compétitions, les victoires. Mais pendant deux ans, Mademoiselle François restreignit ses participations de manière drastique.
Combien de jeunes, aussi prometteuses que toi, se sont grillées à seize ans ? Expliquait-elle. A force de courir tous les week-ends, n’importe où, n’importe comment, elles explosent, elles s’arrêtent, leurs corps n’en peuvent plus. Tu es en pleine puberté, n’oublie pas. Tu dois te construire, petit à petit.
Lola voulait courir, elle l’emmenait à la piscine. Pour solidifier son corps dans l’harmonie. Trouver dans l’eau l’énergie dont elle aura besoin sur la terre. Enchaîner les longueurs monotones pour que l’intensité des courses reste toujours éclatante. Respirer l’air chloré et confiné des piscines avant de goûter l’atmosphère électrique des stades. Agathe-Aglaé s’avérait aussi une remarquable nageuse. Lola s’amusait à la poursuivre. Leur compétition amicale réveillait en elle des envies de victoires. Elles se battaient dans l’eau des heures. A toute vitesse.
Lola voulait courir, elle l’emmenait sur le ring. Pour l’effort, la sueur, le combat contre soi-même. Enfiler les gants de boxe avant de chausser les pointes. Agathe-Aglaé possédait en outre un sacré gauche. Surprise une fois, deux fois, trois fois, Lola se mit à esquiver, à feinter. Elle se prit au jeu. Son instinct sauvage revenait à la surface. L’acuité de ses sens se développait. Elle apprenait à voir sans regarder. A entendre sans se retourner. A comprendre le geste de l’autre avant sa genèse. A penser par le regard de l’autre. Par sa respiration. Par le battement des cœurs. Par la trace des pieds sur le sol.
Lola voulait courir, elle exigeait d’elle de bons résultats scolaires. Agathe-Aglaé ne lui demandait pas d’exceller partout, mais dans les matières qu’elles jugeaient indispensables à sa vie future. Si les mathématiques lui paraissaient superflues, en revanche, elle ne pouvait pas faire l’impasse sur le français, l’anglais, l’histoire.
Si tu ne sais pas écrire, ni lire, ni t’exprimer, quel combat pourras-tu mener ? Si tu ne comprends pas l’anglais, comment pourras-tu diriger ta carrière internationale ? Quant à l’histoire, expliquait-elle avec véhémence, elle t’apprendra à reconnaître les gangrènes du passé, l’esclavage, la colonisation, l’absolutisme, les dictatures …
Alors, Lola s’acharnait dans ses livres, en maugréant, en rechignant, en soufflant. Elle pleurait, parfois. Mais Agathe-Aglaé savait toujours, au creux de l’orage, aménager un petit jardin coloré, à l’abri du vent et de la pluie. L’hiver, elle lui préparait un chocolat odorant, couvert de mousse fumante. L’été, elle grillait du poisson sur un barbecue de fortune dans la cour du lycée, qu’elle arrosait de sauce chien. Ou elle l’emmenait soudain en ballade, n’importe où. Voir un film débile à Paris. Manger des nems dans un restaurant chinois. Se faire masser les doigts de pieds chez un ami à elle.
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Pour une fois, sa mère et son père avait assisté à sa course. Un mélange d’étonnement, d’incompréhension et de fierté, un peu, aussi, se lisait sur leur visage. Mademoiselle François leur expliquait les qualités incroyables de leur fille. Sa carrière future. Les victoires possibles. Les records, qui sait ? Sa mère fronçait les sourcils, pendant qu’ils sortaient tous du stade.
Quelle carrière ? Disait-elle. Nous pensions prendre Lola en apprentissage chez nous pour en faire une bonne vendeuse.
Alors, la jeune professeur d’éducation physique se fit pédagogue. Elle ne doutait pas que Lola pût être une excellente vendeuse. Mais avant, il lui semblait intéressant de tenter l’aventure sportive. Un an, deux ans, trois ans. Juste un essai. Et puis voir. Ce serait selon les résultats de Lola. Elle sortit le grand jeu. Le sport-étude au lycée, à Maurepas.
Mais, c’est très loin d’ici, s’exclamait sa mère.
Mademoiselle François s’occuperait de tout. Elle venait d’ailleurs d’être nommée responsable de la section, appartement de fonction à la clé, au sein même de l’établissement scolaire, et leur proposait de loger Lola pendant la semaine, pour leur éviter les désagrément de devoir trouver une pension ailleurs.
D’accord, acquiesça son père.
Après tout, pensait-il, il n’était pas certain que Lola pût être une bonne vendeuse. Il préférait en embaucher une vraie.
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En juin, petit miracle, les championnats régionaux d’athlétismes jeunes se déroulaient à Versailles, au stade Montbauron. Son stade ! Plein comme un œuf. Les six milles places étaient prises. Par les parents, les frères, les tantes, les amis, des centaines d’adolescents qui s’affrontaient dans les multiples compétitions et les nombreuses catégories d’âge. Lola était inscrite en minime, pour le « kilo », les mille mètres. Les deux tours de stade et demi. La distance mythique.
Le soleil chauffait un azur léger, presque blanc, qu’accompagnait une brise évanescente, pareille à une jeune mariée enroulée de gaze, évaporée, dansante, inconsciente de cette joyeuse agitation qui avait envahi l’enceinte sportive. Lola s’échauffait dans l’immense brouhaha des gradins, des sifflets des arbitres, des contestations des sauteurs, des poids s’écrasant dans l’herbe tiède, des javelots poignardant la terre, des corps des perchistes sur les matelas bleus. Mille mètres à plat. Moins de trois minutes d’effort. Une éternité ! Avec gourmandise, Lola attendait le départ, impatiente de se lancer sur cette piste. De vaincre.
Le premier tour est toujours sans histoire. La lièvre caracolait cheveux aux vents. Une grande fille à la peau laiteuse, couverte de tâches de rousseurs, sur les épaules, les mollets, le haut du dos. Lola se cachait dans sa trace. La petite brune trapue, à ses côtés, la surveillait du coin de l’œil. Le peloton, juste derrière, battait la mesure, de ses dix mille pieds frappant la piste en rythme sauvage.
Le deuxième tour fait parfois des ravages. Lola eut juste le temps de s’écarter un peu pour laisser passer les tâches de rousseurs qui s’effondraient. Déjà ? Eut-elle le temps de penser. La brunette restait à côté d’elle. Une blonde les rattrapait. Une course à trois. Le peloton résonnait au loin. Il devenait murmure. La cloche. Le dernier demi-tour.
Une longue mélopée s’évapora alors des travées du stade. Un chant nouveau, qu’elle n’avait jamais entendu. Les mêmes mots, qu’elle ne comprenait pas tout de suite. Des mots inconnus, dont elle ne savait pas qu’il lui était destiné :
Lo ! La ! Lo ! La ! Lo ! La! Lo! La! Lo! La! Lo! La! Lo! La! Lo! La!
Tout le stade s’était mis à chanter, pour la régionale de la course. Cent mètres, encore. Chaque cri emportait ses semelles, qui s’envolaient au dessus de la piste. La brune avait disparu.
Cinquante mètres. Lo ! La ! Lo ! La ! Lo ! La! Lo! La blonde luttait contre l’air qui fuyait ses poumons. Le corps cassé, elle s’accrochait à ses bras. Lola suivait.
Trente mètres. La ! Lo ! La ! Lo ! La ! Le grand pré, les courses avec Habélard. Elle voyait son encolure, la pointe de ses oreilles qui la surveillait. Elle pouvait le rattraper. Elle en était sûre.
Quinze mètres. Lo ! La ! Lo ! Un dernier saut. Lola croisa le regard bleu de l’autre, un regard de détresse, un regard perdu, un regard qui disparaît, dans l’affaissement du corps, quand l’ultime foulée manque juste un peu de force pour s’arracher de la terre.
Dernier mètre. La ! Le fil rouge qui explose. Habélard qui renâcle, secouant sa tête fière, vexé de sa défaite.
Lola levait les bras dans le ciel bleu.
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Les entraînements s’enchaînèrent aux courses et vice-versa. Un samedi sur deux, Agathe-Aglaé conduisait Lola dans sa petite kangoo, sur les routes d’Ile de France. La musique joyeuse des îles à tue-tête, la buée d’hiver sur les vitres closes, les fou-rires, les demi-tours au milieu des villages, quand le tomtom les égarait entre deux départementales oubliées, les plats de spaghettis avalés dans des auberges seventies, aux saveurs d’un vieux film en noir et blanc, des petits bois enneigés, aux chemins glissants, des routes cailloutées sur lesquelles il ne fallait pas tomber, des courses annulées, des dossards sans numéros, des arbitres en pyjamas, tirés d’une grasse matinée agitée par une horde d’adolescents en baskets, des tracés aléatoires, aux contours de craie délavés par les intempéries, ou qui se perdaient sous les feuilles mortes. Chaque course était unique. Riche. Une aventure en elle-même. Lola croisait des visages, parfois les mêmes, parfois différents. Certains souriaient, d’autres restaient renfrognés. On échangeait des adresses, parfois, quand la solidarité dans la montée d’une côte glissante et raide, ou la réussite d’une échappée à deux, rendait l’effort collectif et amical. Lola s’aguerrissait. De sa première victoire, elle gardait un souvenir amusé, plutôt qu’ému, car, inscrite sur un cross mineur, alors que des compétitions plus importantes se déroulait ce samedi-là, elle n’avait eu pour adversaires qu’une poignée de filles du village, sympathiques, mais peu rapides. Elle avait fait la course loin devant, sans forcer, et la médaille qu’elle y avait glanée ne brillait pas d’un éclat suffisant à ces yeux. Mais d’autres courses l’avaient vu vaincre des adversaires de taille, des compétiteurs habitués aux honneurs, qui ne reconnaissaient plus la frêle Lola des premières semaines. Ses mollets s’étaient fuselés, ses cuisses s’étaient durcies, ses bras devenaient des ailes.
Au retour des beaux jours et des courses sur piste, Lola portait fièrement sur ses épaules le souvenir de Habélard. Mieux que ses adversaires, elle humait l’atmosphère, sentait le vent, mesurait l’humidité, l’électricité, les ondes cosmiques, elle regardait le ciel, savait reconnaître dans le creux des masses nuageuses le visage de la course, lisait dans une rangée d’arbres et un vol d’hirondelles le contour des échappées, elle s’accrochait au sol, elle s’enroulait avec la corde, elle laissait venir et accélérait dans l’embuscade, elle restait sur les talons des meneurs, les fatiguait de son souffle inépuisable et les asphyxiait, dans un coup de rein rageur, en plein effort, les laissant loin derrière, en apnée, suffoqués, à l’agonie. Lola vivait les courses. Agathe-Aglaé, samedi après samedi, coupes après coupes, médailles après médailles, s’étonnait d’avantage de la transfiguration de sa protégée. Déjà, les Nouvelles de Versailles aimaient titrer chaque lundi, dans leur page sport, les exploits de la jeune fille. Au collège, les autres professeurs lui souriaient. Les filles la saluaient. Certains garçons, même, s’approchaient d’elles, étonnés de cette fille plate et mal vêtue, aux allures un peu gauche, qui s’octroyait peu à peu la lumière de la cour de récréation.
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Petit cadeau : Coq et moi-même mettons à votre disposition la première partie de la nouvelle Habélard et Lola en téléchargement.
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Un samedi d’octobre, pluvieux, Agathe-Aglaé emmena sa nouvelle protégée au Challenge d’Automne, un mini-cross organisé dans les bois de Fausses-Reposes. Inquiète, à demi dissimulée derrière le tronc noueux d’un vieux chêne, Lola regardait la foule adolescente, chaussée de running dernier cri et vêtue de maillots fluorescents. Ils venaient de toute l’Ile de France, lui avait expliqué mademoiselle François, de Bretagne et de Normandie, aussi, voire de Picardie. La fine fleur des jeunes coureurs ! Lola partit avec une boule dans le ventre. Les autres coureurs s’élançaient comme des bombes. Ils en venaient de tout côté, qui déboulaient à toute vitesse, à droite, à gauche, des garçons, des maigres, des noirs, des gros, des filles, des blancs, tous différents, mais tous identiques, soufflant plus fort que des trains. Au bout de cinquante mètres, Lola pensa s’arrêter, un point de côté violent déchirant ses flancs, l’air en fusion brûlait ses poumons, ses jambes ne la portaient plus. Le chemin escarpé, entrecoupé de racines sournoises et de flaques d’eau furtives, semblait rire sous ses maigres foulées, amusé par ses virages ironiques qu’il se plaisait à prendre entre les troncs surbaissés et les taillis gorgés d’eau. Puis Lola serra les poings. L’image de ses courses débridée avec Habélard montait à son esprit. Habélard. Elle reprit petit à petit le terrain perdu. Déjà, certains rendaient l’âme, appuyés sur un tronc, crachant, toussant, éreintés d’avoir cru en des forces illusoires. Lola revenait. Elle entendait dans sa tête une musique légère, des galops rapides, le chant des sabots suçant la glaise humide. Une dernière montée. Elle distinguait déjà le fil rouge de l’arrivée. Un sang chaud la parcourait tout entière. Elle accélérait, rattrapant des filles essoufflées, des garçons au visage rouge. Une grande fille, devant elle, lui barrait la route. Elle pensa la doubler, mais elle se retrouva par terre, roulant dans la boue. L’autre continuait, sans se retourner. D’autres passèrent encore, écrasant ses mains. Avec peine, elle se releva, le regard noyé de rage. L’arrivée franchit, elle sentit Agathe-Aglaé qui l’enveloppait dans une couverture de laine douce.
Vingt-huitième ! Vingt-huitième ! C’est génial, la rassurait-elle. Pour ta première course.
C’est nul, oui ! Lola sanglotait presque.
Mais non ! Tu vas voir, je vais t’apprendre à allonger ta foulée. Je vais t’apprendre à dompter ton corps, pour que ta force sauvage jaillisse au bon moment, comme un élan brut, invincible, qui t’emmènera grimper sur les podiums.
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Un instant, Lola laissait son regard s’évaporer vers les cavaliers, qu’elle distinguait en contrebas de Fausses-Reposes. Les montures souples glissaient sur l’herbe, légères comme des oiseaux. Les couettes des filles, sous les bombes noires, sautillaient avec grâce dans l’air doré de septembre, accompagnant l’insouciance de leur jeune âge.
Agathe-Aglaé lui proposa de s’inscrire à l’association sportive, dont elle assurait les entraînements d’athlétisme. Lola accepta, émue qu’un professeur, pour la première fois de sa vie, s’intéressât à elle, pour ce qu’elle était, et non pour ses piètres résultats scolaires. Elle oublia les chevaux et s’en revint au collège, un peu plus guillerette que d’habitude.
Les entraînements du mercredi se déroulaient au stade Montbauron. La première fois, Lola s’étonna de la masse imposante des lourds gradins de béton, qui s’étiraient sous la grisaille, vides. Impressionnée, frileuse sous le vent qui parcourait la piste rouge et mouillée, elle marchait en frissonnant, à la sortie du vestiaire, cherchant des yeux Mademoiselle François. La pelouse rase, d’un vert magique, lui semblait surnaturelle. Agenouillée, elle caressait de ses paumes l’herbe humide, semblable au carré de gazon du collège. Une herbe drue, serrée. Puis elle palpa le tartan de la piste, surprise de cette élasticité, qui lui rappelait les travées argileuses des chemins creux, qu’elle avait si longtemps parcouru dans son bocage.
Lola ! Lola !
Agathe-Aglaé, à quelques mètres de là, lui faisait de grand signe de la main, toute souriante, au milieu de la petite troupe qu’elle animait. Lola ne reconnaissait aucun de ces adolescents, filles et garçons, qui l’accompagnaient. Mais elle se joignit à eux de bon cœur, heureuse de participer à une activité pour laquelle ses jambes la démangeaient. Même si les premières foulées sur ce sol étrange, synthétique, lui parurent désagréables. La terre et l’argile lui manquaient. Le contact n’était pas le même sous ses pieds. Mais la brise humide, le chant des semelles dans les flaques, puis l’envol du corps, au fur et à mesure des tours de pistes, cette sensation si douce des poumons qui s’entrouvrent, du cœur qui s’accélère, des pores de la peau qui s’écarquillent, et des pensées qui vagabondent, rythmées par la seule mélodie des talons sur le sol, bien vite cette régularité infinie, apaisante, porta Lola loin de tout ennui.
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III
A la rentrée suivante, Lola était en troisième au collège Pierre de Nolhac, à Versailles. Plus de car scolaire brinquebalant dans les chemins creux du bocage, mais la lente traversée de rues éperdument grises, dont les noms évocateurs de guerriers endeuillés, de Maréchal Foch, de Général Hoche, de Général Joffre, rattachaient sans cesse cette ville bizarre aux démons d’un passé qu’elle n’arrivait pas à oublier.
Aux récréations, Lola se surprenait à retrouver les mêmes visages, les mêmes attitudes que dans son petit collège de campagne. Les mêmes filles maquillées, dans les bras des mêmes garçons aux nuques massives et aux poings épais. La différence était ailleurs. Dans ce carré de gazon trop vert, trop ras, trop étroit, sans arbre pour rêver, sans fleur pour y laisser flâner son esprit, sans odeur, sans vers de terre, sans merle à l’œil rond. Le bitume avait dévoré la cours. Lola s’ennuyait, assise sur le parapet du fond, sans ami pour gambader.
Heureusement, Lola se retrouva dans la classe de Mademoiselle François, Agathe-Aglaé François, professeur d’éducation physique et sportive. Guadeloupéenne d’origine,
Agathe-Aglaé fut quelques années considérée comme l’une des plus prometteuses athlètes de sa génération, spécialisée dans les course de demi-fond, jusqu’au jour, où, après une mauvaise chute, elle avait du abandonner la compétition. Alors, quittant son île parfumée, elle s’était retrouvée ici, à Versailles, face à ces enfants bien nés, peu motivés pour l’effort physique et le combat contre soi-même.
Mademoiselle François, comme chaque début d’année, emmena sa petite troupe ronchonne dans le bois de Fausses-Reposes, pour leur dégourdir les poumons et mesurer leur capacité de résistance. Lola s’étonna de cette professeur, si différente de tous ceux qu’elle avait connus jusqu’ici, qui restaient planqués sur leur rondin de bois, attendant que le cours se terminât. Agathe-Aglaé courait avec eux. Elle les encourageait de la voix, ramenait les retardataires, poussait les flemmards, redressait une silhouette tordue, allongeait la foulée d’une autre, conseillait un troisième. Lola restait devant, mais dès qu’elle accélérait, Agathe-Aglaé la rattrapait, lui demandant de ralentir. Ils devaient tous courir ensemble. Alors, Lola ralentissait, amusée d’entendre dans son dos le souffle rauque des garçons massifs. Puis, l’heure venue, il fallut marcher, pour permettre aux toxines de s’évacuer lentement. Les mots d’Agathe-Aglaé restaient toujours précis, pédagogiques, sans emphase ni cris inutiles. On l’écoutait. Contrôle du pouls. Comme d’habitude, Lola annonçait quarante-deux quand les plus forts donnaient fièrement soixante-dix, la plupart s’arrêtaient sur quatre-vingt et quelques uns, le visage rouge et le souffle court, dépassaient encore les cents pulsations à la minute. Comme d’habitude, Lola entendait des ricanements moqueurs. Mais, cette fois, la professeur s’approcha d’elle, étonnée. Elles marchèrent côte à côte, en silence, puis Mademoiselle François prit le poignet de la jeune fille dans ses doigts, et compta. Sans rien dire. Elles marchèrent encore. Elle compta de nouveau. Elles marchèrent une troisième fois. Puis attendirent, sans bouger. Elle recompta. Trente cinq. Trente cinq. Trente cinq.
Lola distingua un filet de larmes dans les yeux de la jeune femme. Qu’elle essuya bien vite d’un beau sourire.
Trente cinq ! Sais-tu ce que cela veut dire, Lola ?
Non, Mademoiselle, je ne sais pas.
Tu es meilleure que moi. Tu as un potentiel énorme, incroyable ! Je n’ai jamais vu cela !
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Sa mère, avec la gravité qui semblait s’imposer, prit alors la parole.
Lola ! Comme tu le sais, nous rencontrons chaque jour des soucis pénibles. Même si nous ne te disons pas tout, même si tu pars chaque matin légère, heureuse, retrouver tes amis et tes camarades de classes. Même si nous te laissons tranquille chaque soir lorsque tu t’amuses avec ce cheval au mépris de tes résultats scolaires qui baissent de jour en jour. Même si nous rentrons chaque soir exténués papa et moi et que nous devons tout de même ranger la vaisselle de la veille et préparer la cuisine. Même si … même si …
Son père s’impatientait sous ce flot de paroles. Il coupa :
Nous avons réussi à nous défaire de la boutique et de la maison. En échange d’une gérance en région parisienne. Nous allons profité des vacances scolaires pour tout liquider ici et nous installer dans notre future boutique.
Sa mère ajouta, non sans fierté :
Et nous avons même l’appartement. Juste au dessus ! C’est génial, non ?
Malgré la nuit d’été qui scintillait de mille étoiles par la fenêtre ouverte, Lola sentait l’hiver pénétrer ses pauvres os. Un hiver gris, pierreux, sec, couvert de neiges sombres et compactes, de suies épaisses et sans âmes qui recouvriraient toute idée de vie, toute chanson solitaire et cristalline. Un hiver dur, dont les cris résonnerait comme des marteaux sur les tombeaux de l’enfance. Un hiver de terreur, aux doigts crochus, qui écorcherait les ultimes lambeaux de sa trop courte existence.
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Son père déambulait dans la salle à manger, levant les bras, se tordant les mains, le visage défiguré par l’angoisse, dans laquelle se mêlait le fiel d’une haine impuissante.
Mais comment … Mais comment a-t-il pu …
Sa mère caressait doucement les cheveux de sa fille. Muette. Blanche. Elle la serrait dans ses bras. Sa poitrine sonnait comme la peau d’un tambour, aux battements lents de son cœur, effrayant.
Ma petite, ma toute petite …
Lola, dans ses hoquets, essayait de s’exprimer. Elle parlait du grand pré, de Habélard, de Monsieur Robert.
Quel abbé ? Qui est cet abbé ? Quelle … quelle … son père arpentait de plus en plus fort la pièce, jonglant avec son portable.
La police ! La police ! Quel abbé ? Mais c’est une … J’appelle la police !
Habélard ! Habélard, parvient à crier Lola. Il est parti. Il l’a vendu. Sans me le dire. Le pré était vide. Sombre. Mon ami de tous les jours. Je veux mourir. Je veux mourir.
Elle se ruait, se cambrait, pour se défaire de l’étreinte de sa mère, qui la suffoquait.
Ha ? S’arrêta soudain son père. Le petit cheval ? Oh ! Ce n’est pas bien grave, tu sais, il y en aura un autre …
J’ai eu si peur, sanglotait encore sa mère, si peur ! Dieu merci ! Quel soulagement !
Lola les dévisageait, l’un après l’autre, sans comprendre. Un sang glacé parcourait lentement ses veines, tout son corps hurlait d’une seule plainte muette, dans son ventre, ses os, ses muscles. Elle sentait se déchirer, une à une, toutes les cellules de son être, comme les feuilles mortes d’un arbre trop vieux, qui s’écrouleraient d’un coup sur le sol.
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Elle aperçut Monsieur Robert, de dos, affairé à réparer les barbelés qui partaient dans la haie. Il soufflait et jurait, sans l’entendre. Il sursauta, lorsque son ombre parvint jusqu’à lui. Gêné, il se relevait, grattant le sommet de son crâne, cherchant dans le fond d’une poche un mouchoir illusoire, pour s’éponger le front, ou se donner une fausse contenance, qu’il avait perdue à l’arrivée de la jeune fille.
Ha ! Lola ! Tu tombes bien ! Je suis content de te voir.
Il balbutiait un peu. Mais Lola n’avait pas envie de l’aider. Ou pas la force. Que lui importait ses explications, après tout.
Je l’ai bien vendu, sais-tu ? A un riche éleveur de Deauville. Il sera bien, là-bas. Il deviendra une star !
Mais Lola marchait bien loin, déjà. Elle ne l’avait pas écouté. Deauville, New York ou New Delhi. Qu’est-ce que cela pouvait bien lui faire. Une boule de haine amère descendait lentement dans sa gorge. Elle se sentait blanche, enragée, froide comme l’épée. D’un coup sec, elle arracha une branche d’un noisetier et criant, hurlant, menant au combat une monture imaginaire couverte d’acier, elle frappait sans pitié les têtes hagardes d’un champ de tournesols. Les tiges pliaient sous les coups. Les chevelures dorées s’effondraient sur le sol. Les soleils roulaient, dans des flots de sève transparente. Les pauvres corps meurtris des victimes innocentes prenaient ensuite des contorsions comiques, avant de se déchirer, sans un cri, levant quelques feuilles au ciel, en signe de martyr. Lola, impitoyable, exhalait sa rage, sa souffrance. Tout son être, porté par la douleur, s’enfonçait au sein de la foule, poursuivant son massacre aveugle, jusqu’au premiers abois du crépuscule.
Elle s’en revint en pleurs, exténuée, découragée, les habits déchirées par ces heures de combat, les joues couvertes de terre, les cheveux poisseux, les mains écorchées, griffées, ensanglantées. Sans qu’elle ne se fut aperçue de rien. Seule, l’absence de son ami résonnait dans son cœur comme la pointe d’une lame amère.
Sur le pas de la porte, ses parents, inquiets, l’attendaient, frissonnants, malgré la douceur de l’été. Sa mère se précipita.
Lola ! Lola ! Qu’est-ce qui se passe ? D’où viens-tu ?
L’enfant hoquetait, ivre de douleur. Au travers des sanglots, sa mère distinguait quelques lambeaux de phrases effrayantes :
C’est Monsieur Robert ! C’est Monsieur Robert !
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Les semaines et les mois continuèrent ainsi, dans la succession des rires ensoleillés et des journées de pluie, jusqu’au dernier vendredi de juin. Lola, heureuse de cette année de collège qui se terminait enfin, débarrassée de ces livres ennuyeux et de ces cahiers rébarbatifs, se sentait libre, plus légère encore que ces hirondelles insensées qui se jetaient du haut des cieux, comme des bolides, pour rebondir ensuite par-dessus les cimes.
Ayant sautée du car encore en marche, elle courait selon son habitude, et semait derrière les talus là, une gomme, ici, un taille-crayon, plus loin une équerre tordue. Traversant un pont, elle jetait dans la rivière le reste de sa trousse, puis, n’y tenant plus, avisant un large frêne à l’air bonhomme, elle lui lança son sac à dos, qu’il attrapa au vol d’une branche basse et conserva au milieu des nids de tourterelles, amusé de ce trophée peu commun.
Le grand pré était plus loin que celui au pommier, mais ses jambes musclées, sa respiration puissante, sa volonté, sa joie, son esprit léger la portaient telle une plume dans la brise légère de ce premier clin d’œil d’été.
Demain, l’anniversaire de Habélard, qu’il conviendrait de fêter dignement ! Sa tête fourmillait déjà de mille idées, de toutes ces petites attentions qu’elle avait préparer, pour le surprendre, l’étonner. Elle devinait déjà son regard étonné, ses naseaux frémissants de bonheur, sa jeune crinière flottant dans la brise. Ils feraient la course, des heures sous le soleil. Elle lui montrerait comment franchir des obstacles faciles, qu’elle pensait construire au milieu du grand pré, à l’aide de branchages, de vieilles planches et de quelques pierres plates. Elle l’emmènerait même, mais, chut ! Ce serait leur secret, par delà les haies et les clôtures, lui faire découvrir d’autres paysages, l’emmener vers des pâturages plus colorées, lui faire boire une eau plus claire, à même les torrents sauvages qu’elle avait découvert, un jour de footing débridé.
Elle criait dans le vent, les bras comme un avion pour aller plus vite :
Habélard ! Habélard ! Habélard ! Habélard ! Habélard !
Elle ne s’étonna pas longtemps du silence qui répondait à ses appels. Elle avait deviné, avant même d’arriver à la clôture, que le grand pré était vide. Seules les fougères murmuraient, comme pour s’excuser d’être là.
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Ils coururent tout le samedi. Tout le dimanche aussi, s’enivrant de l’air sucré et du parfum des aubépines en fleur qui souriaient dans les haies. Par moment, quelque angoisse saisissait Habélard, qui s’arrêtait net. Les cris d’Aicha, sans doute, qui traversaient la brise. Une touffe d’herbe grasse, ou un nuage de moucherons joyeux, le distrayait de nouveau, et il repartait de plus belle dans sa course folle, comme s’il ne s’était agi que d’un léger nuage, sans conséquence. D’autres fois, c’était au tour de Lola de suspendre sa chevauchée dans le pré. Une ombre, derrière elle, massive, grise, lui chuchotait quelques craintes, des peurs futures, qui la remplissait un instant de mauvais frissons. Habélard, étonné, balayait d’un coup de queue les états d’âme de la jeune fille, comme il l’aurait fait d’une poignée de méchantes mouches à vinaigre. Il hennissait. Lola reprenait son élan et ses rires.
A midi, ils s’improvisaient une pause pique-nique. Le poulain, à l’abri des chênes, dégustait des nappes fraîches de luzerne, de trèfle et d’herbes folles. Lola, assise à l’ombre de la haie, croquait des paquets de Choco BN et de Prince, dont elle avait garni les poches de sa veste de jean. Habélard avalait ensuite de longue lampée de pluie, à la saveur légère des petits crachins de printemps. Il trinquait avec son amie, qui préférait boire à grand goulot des litres gazeux d’un vieux coca, qui la faisait roter très fort. Puis ils s’allongeaient sur le sol, Lola, sur le dos, les bras en croix, les yeux éblouis de soleil, Habélard, sur le flanc, les jambes bien raides devant lui.
Le lundi était férié comme un lundi de Pâques. Mais le ciel, pour d’obscures raisons, avait préféré ce jour là la colère à la joie, la tempête à la douceur, et les averses aux petits chemins ensoleillés. Lola chaussa ses bottes et ramena sa tente rose-bonbon dans le grand pré, mais il ne fut guère question de cavalcades légères. Le poulain grimaçait, goûtant fort peu ces légions d’escargots qui se prélassaient dans sa nourriture. Quant à Lola, elle maudissait le ciel, d’un air bien renfrogné.
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Le soleil brûlait ; une boule de feu ardente, énorme, qui roulait au dessus des vallons. Les nuages en fusion se déchiraient lentement, éparpillant la multitude des couleurs dans les vagues du ciel. L’écarlate liquide de l’horizon s’évaporait dans la brume des prés et montaient, comme des petits troupeaux de moutons mordorés, jusqu’au larges bandes effilochées dans lesquelles s’enlaçaient des gris bleus, des violets laiteux, des blancs épaissis. Levant la tête, Lola s’aperçut que le dôme de la nuit restait suspendu, au dessus d’eux.
Monsieur Robert maintenait fermement Aicha dans la pénombre de l’écurie, tandis que Lola prenait Habélard, lui parlant avec douceur, flattant son encolure, caressant de sa paume ses naseaux humides. Mais elle fuyait son regard, qu’elle devinait interrogateur. La porte claqua, comme un adieu. On entendait ruer, derrière.
Le chemin descendait vers les brûlures de l’aube. La terre, ocre, éclaboussait de feu les sabots du poulain. Des fils d’or encerclaient les prés brumeux. Monsieur Robert, devant, sifflait un air léger. Mais Lola sentait dans son dos le souffle déjà lointain de la jument affolée. Habélard, par moment, tournant la tête à droite, à gauche, se cabrait, hennissait. Elle devinait dans ses yeux monter des flots d’angoisse.
Alors, elle se mit à courir. D’instinct. Se laissant emmener par son corps. Elle avait lâché le jeune étalon. Et elle dévalait la pente ensanglantée par le matin. Sans écouter les cris de Monsieur Robert, derrière elle, qui essayait de la rattraper. Elle courait à vive allure, comme elle savait le faire. Sans technique, avec son envie, sa rage pour unique direction. Très vite, elle sut que Habélard était sur ses talons. Ils mêlèrent leur galop. Leur rythme jumeau martelait la terre. Leur respiration lançait dans l’air les mêmes nuages de vapeur. Ils avançaient sur une seule ligne, côte à côte, d’un seul souffle, d’une âme unique. La jeune fille et le jeune cheval.
Lola reconnut l’entrée du grand pré. Habélard aussi, peut-être, car il s’arrêta, devant la clôture de bois. Ils se regardèrent. Monsieur Robert arrivait en soufflant, l’air épuisé, le front perlant de sueur, malgré la fraîcheur piquante de ce matin printanier.
Habélard et Lola se précipitèrent en sautillant dans le grand pré. Son herbe restait sombre, malgré l’azur claire qui avait envahit le ciel.
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Le soleil, cependant, ricocha sur le tronc noir du pommier. De ses doigts de lumière, posés sur les branches sombres, naquirent des boutons tendres, puis de petites fleurs blanches, au cœur rose, fraîches comme des sourires d’enfant. La nature, elle, donne toujours un printemps, même aux hivers les plus durs. Lola reprit ses courses dans les sous bois, à en perdre haleine, dans l’air frais des matins verts. Les cours lui semblaient moins ennuyeux. Souvent, des couples de mésanges venaient lui faire la causette, du rebord de la fenêtre. Ou des merles. Une grande pie, parfois, mêlait ses jacassements à la conversation. Les marronniers de la cour du collège apportaient leur obole à l’effervescence générale en lançant vers le ciel des bourgeons gigantesques, luisant de sève et de vigueur.
Un vendredi soir, Monsieur Robert, alors qu’il inspectait les flambées incandescentes du couchant se déchirer sur les haies, pris un air grave :
Lola, demain, je vais avoir besoin de ton aide.
Oui ? S’inquiéta vaguement la jeune fille, qui venait de refermer la porte de l’écurie, après avoir envoyer un bisou en direction de Habélard.
Demain, je vais amener le poulain au grand pré. J’aimerai bien que tu m’accompagnes. Ta présence le rassurera. Tu sais, c’est pour le sevrage. Il est vraiment plus que temps, maintenant. Il a plus de neuf mois. On est très en retard.
Lola dissimula son regard derrière les touffes d’herbe qui persévéraient, tant bien que mal, à s’extirper de la terre argileuse, au pied de l’écurie. Que n’était-elle un bête insecte, insouciant des jours et des nuits, qui se hissait sur ces brins d’herbe, jusqu’à se faire gober par un merle ? Un moucheron minuscule, sans état d’âme, sans pensées tristes, sans lendemains cruels ? Un long sanglot pleurait sans bruit dans sa tête.
Elle acquiesça.
Monsieur Robert lui sourit gentiment :
Ha, je savais que cela te ferait plaisir. Ce sera un grand jour, tu sais ! A demain. A sept heures, hein ! Pas plus tard. Nous partirons à l’aube.
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L’hiver passa. Soir après soir, Lola visitait l’écurie blafarde. A Noël, quelques branches de sapin et des guirlandes de houx, qu’elle avait accrochées aux mangeoires, colorèrent l’ensemble d’une lumière biblique, mais éphémère. Comme la flamme d’une allumette, cette petite étincelle de joie qu’elle avait su allumer ne lui réchauffa pas longtemps le cœur. Le temps des fêtes ne fut qu’un long calvaire pour ses parents. Si peu de commandes ! Les gens s’entassaient dans les supermarchés des villes des alentours, hypnotisés par les flonflons criards des grandes galeries commerciales, et délaissaient la petite boulangerie du village. Quelques personnes âgées, qui ne pouvaient plus conduire, lui restaient encore fidèles, mais leurs pauvres moyens ne permettaient pas de rentabiliser l’affaire.
Il faudrait partir, se lamentait sa mère.
Elle l’entendait chaque nuit retenir ses larmes. Quand elle se levait, parfois, sur la pointe des pieds, effleurant sans bruit les couloirs de la maison, elle apercevait son ombre blanche se découper sur les ténèbres, secouée de sanglots. Son père n’était pas loin, accoudée sur une table, immobile, qui semblait jouer avec le silence. Lola s’en retournait dans son lit d’enfant, froide, et restait les yeux grands ouverts. Noël était passé. La nouvelle année, aussi. L’Epiphanie, ensuite. Sans miracle. Sans les saveurs chaudes et sucrées qui hantaient ses souvenirs.
Quand elle dût reprendre le chemin du car qui l’emmenait dans les matins sombres, elle décrocha les guirlandes de l’écurie. Les aiguilles de sapin avaient jauni. Les boules de houx s’étaient flétries, en prenant une curieuse couleur sombre, un violet presque noir. Habélard la regardait faire, pensif, puis s’en retourna vers Aicha, pour téter, rien qu’un petit coup, entre deux bouchées de foin.
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Un jour, d’un coup, l’automne mourut. Le vieux pommier, tout dénudé, avait étalé ses fruits sur le pré, ses derniers trésors multicolores aux parfums sucrés. Les pommes, disposées en pyramide, mûrissaient lentement, sous les premières gelées des nuits. C’était le cidre à venir qui travaillait déjà sous leur peau tannée. Les ciels, chargés d’eau grise, paraissaient au dessus des haies, avant de se mêler aux nuits précoces. Lola, un peu grelottante, marchait vite, pour se réchauffer. Etonnée, elle n’entendait pas les premiers appels d’Habélard, qui d’ordinaire, l’attendait dès qu’elle avait sauté du bus. Plus elle montait dans le petit chemin sombre qui longeait le pré, et plus l’inquiétude la gagnait. Elle aurait du entendre déjà les ébrouements du poulain, le bruit des sabots grattant la clôture, le contour de ses naseaux sortant du crépuscule. Il n’y avait que le silence. L’absence. Le pré était vide, triste. Le pommier noir, voûté sur ses pauvres branches tordues, restait comme un dernier rempart avant l’hiver.
Lola courut à toutes jambes jusqu’à la maison de Monsieur Robert. Elle tambourina des deux mains sur la porte, les fenêtres, les murs, même, dans son impatience folle qu’on lui ouvrît. Elle haletait :
Monsieur Robert ! Monsieur Robert ! On a volé les chevaux !
De ses yeux mal réveillés des suites d’une sieste trop longue, Monsieur Robert la regardait sans comprendre.
Les chevaux ? Ha ! Oui, les chevaux ! Bah ! Ils sont dans l’écurie. Viens ! Je vais te montrer.
Enfilant une vieille parka, il emmena la jeune fille derrière son jardin potager, aidé d’une grosse lampe torche, qui luttait tant bien que mal contre les ombres du crépuscule.
Lola reconnut les appels de son ami, à travers une porte de bois brun, couverte d’écharde. Ils entrèrent. Une ampoule palote se balançait au plafond, au gré des courants d’air, jetant sur les murs des crachats de lumière froide. Aicha et Habélard les regardaient, de leur grands yeux tristes. Le poulain restait couché au sol.
Monsieur Robert s’excusait.
C’est l’hiver. Il vaut mieux qu’ils aient un peu chaud. Allez ! on les mettra dans l’herbe au printemps, pour le sevrage, et ils iront gambader en oubliant cette mauvaise période !
Lola pleurait tout doucement, dans l’encolure du petit cheval.
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Mais le quotidien bien sec des jours de collège s’illuminait les mercredis, le jour du sport. Ils s’en allaient à plusieurs classes, à quelques centaines de mètres du collège, près d’un petit bois bordé de chemins creux, aux pentes délavées, pleines de trous, de bosses et de racines. Pendant deux bonnes heures, les professeurs papotaient sur de vieux troncs abattus par les ans, pendant que la meute des adolescents essayait de courir sous la pluie fine de l’automne. La plupart détestaient cette peine inutile. Ils se mettaient à marcher, en soupirant, par groupe, piétinant au pied des montées et s’arrêtant sous les arbres, pour chercher un abri précaire sous leurs branches noires. Puis ils reprenaient leur course lente, de leur pas lourd qui s’affaissaient dans l’argile détrempée des chemins de terre.
Lola était bien différente. Elle humait l’air frais, heureuse de ce moment de liberté qu’on lui donnait à l’extérieur des quatre murs jaunis des salles de classe. Elle se redressait. Ses pieds s’agitaient, impatients, puis ses foulées s’envolaient, portant son corps tout entier vers l’invisible. Elle en ressentait chaque muscle, chaque articulation, chaque tendon. Elle redevenait vivante. Sa respiration devenait profonde, pleine, et son cœur applaudissait à chaque mètre parcouru. Le sang palpitant et frais qui parcourait son corps se mêlait à la pluie légère. Les parfums multicolores du sous-bois, les senteurs exquises des champignons sauvages, l’humus, qui respirait sous ses pas, s’exhalaient dans son sillage et se fondaient dans sa propre odeur. Elle devenait forêt. Elle devenait rivière.
Sa course sereine l’emmenait bien au-delà du périmètre délimité par les professeurs. Deux heures de liberté ! Quinze ! Seize kilomètres, peut-être. Elle courait seule dans les couleurs de l’automne. Infatigable. Sa respiration régulière s’unissait avec les brumes. Elle était si légère, tel un souffle, que son passage n’effrayait même pas les écureuils roux et les lièvres farceurs qui gambadaient devant elle.
Au coup de sifflet qui résonnait au loin, elle accélérait, profitant des forces qu’elle avait su se conserver pour l’effort final, la dernière montée du grand chemin creux, la pluie plus forte battant son visage, ses cheveux flottant dans le vent. Ses cuisses, de plus en plus fortes, dures, escaladaient la pente, en sautant par-dessus les racines et les trous béants. Le groupe des autres, qui l’attendaient pour repartir au collège, grossissait, très vite, et Lola s’amusait à accélérer encore, pour finir comme un cheval de course derrière le fil d’arrivée de son imaginaire, à plein galop, le corps couvert de sueur.
Après, il fallait, deux doigts posés sur la carotide, compter les battement de son cœur. A chaque fois, Lola, bien sûr, qui avait un chiffre deux fois plus petit que les autres, se faisait gronder par les professeurs, qui s’étonnaient qu’au collège, certain ne sût pas encore compter !
Puis ils s’en revenaient au collège, fourbus, la tête basse et raclant des pieds. Lola, heureuse, marchait légère.
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Les récréations lui donnaient un peu d’air. Elle se postait contre un arbre, goûtant sur son visage la bruine légère de l’automne, la pluie multicolore des feuilles emportées par le vent. Elle aimait sentir les fines gouttes d’eau caresser son front, descendre sur ces joues, comme des larmes lumineuses, que la nature aurait pleuré rien que pour elle. Elle restait là, sans bouger. Elle s’étonnait des choix des filles, s’emmarouchant de garçons au poil court, à la nuque épaisse et aux poings violents, dont elle lisait dans le regard pointu des envies de bagarre, qui l’aurait effrayée. Tandis que d’autres, plus chétifs et le regard fuyant, chuchotaient en groupe, parce que l’un d’entre eux avait subtilisé chez un père esseulé de pauvres revues érotiques, qu’il exhibait d’un air de capitaine devant ses coreligionnaires. Lola haussait les épaules, tournait ses yeux ailleurs et cherchait à suivre alors les courses endiablées des plus jeunes derrière un vieux ballon de mousse, lourd de poussière et de pluie grise, un jeu sans règle précise, bruyant de cris, d’insultes et de croc en jambes furieux. Parfois, ses jambes fourmillaient, et l’envie lui prenait de se mêler à la bagarre. Mais son statut de fille obligeait les autres à la laisser de côté, et après quelques tentatives, elle s’en revenait vers son arbre, un peu piteuse. Elle n’était pas la seule solitaire. Certains, assis dans le fond du préau, se perdaient dans des livres épais, sans images, riaient, s’excitaient ou pleuraient, mais ceux-là avaient choisi leur solitude, et Lola ne leur parlait pas, de peur de les déranger dans leurs propres rêves.
Alors, son esprit se mettait à galoper. Elle s’imaginait parcourir le bocage avec Habélard, franchir des rivières vigoureuses, fouler des prairies encore vierges, s’envoler jusqu’à la mer, et longer le rivage, suivre le flux et le reflux, et faire la course avec les marées, ces fameuses marées du Mont Saint Michel, aussi rapide qu’un cheval, dont elle imaginait les vagues énormes, plus hautes que les grandes frondaisons des chênes, mugir derrière eux, dans des bonds féroces, qu’ils évitaient à perdre haleine, sain et sauf, en s’affalant sur les dunes gelées.
Le soir, de retour au village, elle bâclait quelques devoirs sous sa tente rose, avant de folâtrer avec le poulain, dont la pluie légère avait épaissis le pelage, et frisé les premiers crins de son encolure. Jour après jour, il devenait de plus en plus fort, et même s’il tétait encore sa mère, il la rattrapait en taille, et Monsieur Robert, tâtant ses cuisses avec conviction, préjugeait déjà du bel étalon qu’il allait devenir. Il s’en frottait les mains à l’avance. Et Lola, sans vraiment comprendre ce que ce geste pouvait signifier, s’en inquiétait. Au printemps, déjà, elle savait qu’il lui faudrait courir jusqu’au grand pré pour retrouver Habélard, à la suite du sevrage, prévu aux premiers beaux jours, quand les gelées auront disparues.
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II
Les premiers jours de septembre distillaient un ciel plus bleu, plus intense, une lumière franche entourait le contour des arbres, comme si l’été, avant de disparaître tout à fait, livrait dans les champs un dernier baroud d’honneur. Mais déjà, la brise devenait plus fraîche, incisive, et mordait les feuillages, qui se teintaient doucement de cuivre.
Lola, calfeutrée dans le fond du car qui l’emmenait, cahin-caha, vers le collège, serrait les dents, sans parvenir à dénouer cette grosse boule qui montait et descendait dans sa gorge. Des larmes brûlantes piquaient le coin de ses paupières. Elle s’efforçait de les dissimuler, malgré tout, derrière ce brouhaha vulgaire, cette meute piaillante que formaient les autres collégiens. La mauvaise route caillouteuse qui serpentait au milieu du bocage en était parsemée, de ces groupes multicolores, rieurs, agités, qui s’enfonçaient ensuite dans le car trop étroit pour tous les contenir, avec force cris, bousculades et coups d’épaules. Les conversations s’animaient autour des mêmes mots, des onomatopées qui revenaient sans cesse. Il y avait les petits de sixième, à la figure inquiète, parfois encore accrochés à des mères désolées. Les collections de nombrils des adolescentes, les marques de caleçons des garçons, les visages bronzés. Quelques amoureux, déjà. La rentrée !
Née fin décembre, Lola paraissait plus jeune, plus enfantine, que ses camarades de classe de quatrième. Les filles, déjà formées, gonflant leur poitrine fière et généreuse, la regardaient d’un air condescendant, faussement étonnées de ses hanches étroites, de son torse plat, de ses jambes droites comme des allumettes. Les garçons ne la voyaient pas. Quant aux professeurs, ils n’en connaissaient que le côté médiocre, le côté un peu pâlichon d’une petite fille mal concentrée, toujours ailleurs, accrochée à ses rêves, dont la culture et l’intellect semblaient n’avoir guère dépassé les bandes dessinées de Lucky Luke.
Alors, les cours s’étiraient sans fin dans sa tête, les secondes frappaient l’horloge au ralenti, et le temps, qui semblait suspendu au dessus de l’estrade, la faisait piaffer d’impatience. Pour s’occuper, elle griffonnait de minuscules dessins, peuplés de poulains cabriolant par-dessus des haies de fougères aux fleurs buissonnières. Des papillons y prenaient leur envol, avec de grands soupirs, qui parfois s’échappaient de ce fond de classe dans lequel elle tentait de se cacher.
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Un matin d’août, Monsieur Robert, l’air mystérieux, proposa à Lola de l’accompagner, avec Aicha et Habélard, pour visiter le grand pré. Sans poser plus de questions qu’il n’en était nécessaire, Lola se mit en marche, à côté du poulain, tandis que Monsieur Robert tenait la jument par la bride, devant eux.
Il y a un bon kilomètre, avait-il prévenu.
Ils prenaient des chemins creux en pente douce, bordés de noisetiers sauvages, de châtaigniers au bois souple et au feuillage lumineux, d’églantiers luxuriants. Les premières mûres offraient leur jus soyeux sous le soleil feutré. Les oiseaux, par myriade, jacassaient dans les fourrés. Certains s’envolaient à tire d’aile sur leur passage, fusant vers l’azur argenté, dans un cri strident, ils montaient très vite, très haut, plus haut encore que le soleil. Quelques arbres, déjà, présentaient des bouts d’essai de la mode d’automne, des gants brodés d’or, des étoiles écarlates, alors que le reste des branches croulaient sous les lourds feuillages de l’été.
Le pas des chevaux, le chant de leurs sabots sur l’argile sec, martelaient leur longue promenade odorante, et silencieuse. L’homme et la petite fille ne parlaient guère. Le cœur un peu pincé par l’étonnement, par l’inconnu de ce chemin, Lola serrait plus fort l’encolure du poulain contre elle.
Nous y voilà, annonça enfin Monsieur Robert, en poussant une clôture semblable à celle du pré au pommier.
Lola frissonna.
Le pré, immense, semblait couvert d’ombre. Les haies, tout autour, donnaient à l’herbe une couleur inhabituelle, un vert très foncé, grave, presque trop sérieux, pour un beau jour d’été comme celui-là.
C’est toujours ici que je fais le sevrage, expliquait Monsieur Robert, assez fier de présenter ce nouveau terrain à la petite fille.
Le sevrage ? Interrogeait Lola, presque inquiète.
Oui, le sevrage. La séparation du jeune et de la poulinière. Il faut les éloigner l’un de l’autre, pour qu’ils ne s’entendent pas appeler. La jument reste dans l’autre pré. Et je mets le poulain dans ce champ-ci.
Mais c’est terrible ! Criait Lola.
Non, c’est la vie. Et puis, ils s’habituent vite. Je n’ai jamais eu de problème avec mes poulains.
Le pré paraissait bien vide, soudain.
Où sont-ils, les autres poulains, ceux qui sont nés avant ? Je ne les vois pas ! S’inquiétait Lola.
Monsieur Robert de l’écoutait plus. Il courait, avec les deux chevaux, dans le grand pré.
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Quand le soleil se brouillait, quand le ciel disparaissait derrière les moutons gris, quand la pluie d’été normande frappait le bocage d’un crachin frais et piquant, Lola s’engouffrait dans sa vieille tente de camping, que Monsieur Robert l’avait autorisée à planter au fond de son pré.
La première fois, prise au dépourvu, trempée, frigorifiée, elle s’était agenouillée sous les jambes d’Aicha, impassible au temps, qui pâturait avec élégance l’herbe mouillée. Au retour d’un soleil pâle, Lola, serrée contre la jument, s’était séchée dans sa chaleur douce. Mais, le soir, elle avait cherché avec énergie dans le grenier poussiéreux la petite tente qui ne devait pas servir cette année-là.
Le montage de la tente fut l’occasion d’un jeu avec le poulain, rempli du plus grand étonnement devant ce tissu rose bonbon qui s’étalait sur le pré. Lola eut le plus grand mal à le dissuader de se coucher dessus. Cherchant l’inspiration, il lui vint soudain l’idée de s’en encapuchonner, en poussant des grands cris, et battant des bras comme une chauve souris géante qui se serait échappé d’un dessin animé fantasmagorique. Effrayé, Habélard demanda aussitôt protection aux flancs de sa mère, et resta ainsi longtemps, le regard circonspect, prostré contre la jument, étudiant chacun des gestes de Lola avec une certaine prudence, de loin, sans s’enhardir d’avantage à vérifier de plus près la nature exacte de cet engin fluorescent.
Le montage terminé, facilité par la rincée de la veille qui avait rendu la terre souple et accueillante, Lola revint vers Habélard et, le tenant par l’encolure, l’amena doucement jusqu’à sa tente, le laissant renifler à sa guise les piquets accrochés dans l’herbe, les cordes tendues, le tissu, le toit pointu. Elle lui en ouvrit l’entrée et l’invita à y passer les naseaux, en le flattant et lui murmurant des choses gentilles à l’oreille. Mais la visite lui sembla suffisante, et, d’un petit cri vif, il revint vers Aicha, lampa quelques traits de lait chaud, et s’endormit, sans plus y penser, finalement.
Avec le temps, la tente rose bonbon s’acclimata au reste du paysage, et le poulain en comprit petit à petit le fonctionnement. Après chaque averse, dès que les nuages se déchiraient sous les assauts du soleil et que les premières grandes traînées bleues s’enhardissaient dans le ciel, Habélard entrait sa tête dans l’embrasure, pour prévenir Lola, qui, selon son humeur, enfilait sa paire de bottes cirées jaunes, qu’elle avait pris soin de poser au fond de la tente, ou bien, retirant ses baskets et ses chaussettes, elle allait pied nus sur la terre humide, heureuse de donner en dégustation à ses orteils l’herbe glissante et odorante des jours de pluie.
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Au fil des jours, le rituel se construisait. Lola avait accepté de prendre son petit déjeuner à la maison. En échange, elle se préparait de grandes salades pour sa journée passée sur le pré, à base de riz, de pâtes, de maïs. Elle y ajoutait restes de poulets, dés de jambon, miettes de thon, une poignée d’olives, des tomates ou des haricots verts, parfois quelques raisons secs. Une lampée d’huile dorée rinçait le tout. Elle en garnissait une boîte de plastique hermétique, remplissait d’eau une vieille bouteille, quelques bisous aux chats, un peu jaloux, à force, des départs si matinaux de l’enfant, et la voilà partie, à toutes jambes, sa pitance accrochée en bandoulière ballottant contre ses genoux.
Très vite, Habélard se mit à l’attendre. Le pré à peine en vue, elle distinguait déjà sa tête effilée, le cou tendu vers le chemin, oreilles dressées, en guet, et les naseaux dans la brise, à l’affût de son odeur bienveillante. Comme un sourire. Alors, Lola courait plus vite, décrochant le sac de son épaule, et galopait jusqu’à la clôture. A chaque pas, à chaque appel de ses semelles sur le chemin de terre, d’avantage de lumière filtrait du regard du poulain. A quelques mètres de lui, il ne tenait déjà plus en place, ses sabots martelaient la glaise, en écho aux foulées rapides de la fillette. Le poil impatient vibrait sur son échine, le réseau fin des veines se gonflait comme un jeune torrent frais de montagne. Enfin, elle était là, lançant dans l’herbe son repas du midi, elle escaladait la barrière, sans prendre garde aux assauts des échardes qui accrochaient son jean, puis elle sautait à pied joint chez son ami.
Alors, le cérémonial des retrouvailles pouvait commencer. Habélard se cabrait, jetant dans le soleil ses fiers petits sabots, et boxait l’azur du matin pour signifier la longueur de l’attente. Puis, il montait au galop, la queue fouettant ses fesses avec force, balançant avec insolence des regards derrière lui pour bien s’assurer que Lola lui courait derrière, en l’appelant par son nom, en lui racontant ses rêves de la nuit, ses images de licornes enchantées, de pégases bleues qui s’envolaient sur des lunes vertes. Arrivé à la grande haie, il s’arrêtait net, et daignait se retourner, pour accepter quelques bisous. Ils s’en revenaient alors, tête contre tête, avec nonchalance, jusqu’à la jument patiente, qui profitait du chahut de la jeunesse pour se remplir la panse d’une herbe encore fraîche, goûteuse de rosée, craquante.
Parfois, quand, après la longue tétée qui suivait la course, Habélard sombrait dans un sommeil peuplé de cavalcade, dans l’ombre chaude de sa mère, Lola prenait un livre, un Lucky Luke, toujours, qu’elle avait amenée avec elle, entre salade et bouteille d’eau, lisant en boucle les aventures de Joly Jumper.
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Bien entendu, le soir, ce fut la même histoire.
Nous devons te dire quelque chose, disaient ses parents.
Monsieur Robert a eu la gentillesse de nous prévenir. Mais pourquoi toutes ces histoires ? Nous t’avions dit hier que nous avons beaucoup de soucis à la boulangerie. Que nous ne savons pas si nous allons pouvoir encore longtemps tenir comme cela. Et voilà que toi, tu n’en fais qu’à ta tête. Pourquoi as-tu refusé la télé de Monsieur Robert ? Elle n’est peut-être pas du dernier cri, c’est sûr, mais que veux-tu, nous n’avons pas les moyens d’en acheter une, en ce moment. C’est très gentil, à Monsieur Robert, de nous la prêter, sais-tu ? Et toi, tu refuses, tout net ! Il ne faut pas faire la difficile. Tu connais bien notre situation, tout de même, depuis le temps. Nous ne t’avons rien caché. La vie est dure, voilà tout. C’est comme ça. Nous n’y pouvons rien.
Sa mère s’énervait toute seule. Elle allait et venait dans la salle à manger, par petits gestes saccadés, pliant et repliant un torchon, sans fin, sans réfléchir. Lola l’imaginait, comme une pauvre abeille effarouchée, perdue dans un labyrinthe dont elle ne savait retrouver la sortie.
Alors, doucement, pleine de compassion, elle prit sa mère dans ses bras et lui caressa le dos.
Oh, tout cela n’est pas bien grave, expliquait-elle à sa mère. Cette histoire de télé, je veux dire. Il fait beau, c’est l’été, je préfère simplement rester dehors, avec les chevaux de Monsieur Robert. Tu sais, Aicha a eu son bébé, hier. Il s’appelle Habélard. J’irai lui rendre visite tous les jours. Nous passerons les vacances ensemble. Ce sera bien. J’aurai plein de petites flammes de joie à vous raconter, chaque soir, quand vous reviendrez de la boulangerie.
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Elle regarda le ciel. Le soleil lui sembla chaud. Les ombres s’étaient éteintes. La lumière de l’été enroulait chaque brin d’herbe, caressait chaque motte de terre. Le granit de l’auge brillait d’un éclat blanc. Les lichens se recroquevillaient au bord de la pierre. Lola distinguait un voile irréel s’échapper de la surface de l’eau, donnant au bocage ses couleurs impressionnistes. Elle se déplaça de quelques pas, pour poser sur la chaleur brute du bois de la barrière sa main d’enfant. Dans le silence, chantaient des poignées de sauterelles qui s’échappaient sous le hasard de sa marche. Elle continua le long de la clôture. Les fils barbelés entouraient le pré d’étincelles d’argent. Au fond, dans la grande haie, les chênes, les ronces et les aubépines qui d’ordinaire chahutaient sous la brise, se tenaient immobiles, écrasés de soleil.
Puis, revenant vers l’homme et les deux chevaux, d’un grand geste qui embrassait cet horizon, elle murmura :
La voici, ma télé. Ce pré, ces arbres, cet arc-en-ciel de couleurs ! La vie des fourmis, des criquets, des taupes et des musaraignes. Les merles et les bergeronnettes, sans compter toutes ces hirondelles qui nous assomment de leurs cris toute la journée ! Les pissenlits qui fleurissent et leur têtes de coton quand ils sont bien murs. La saveur de l’herbe chaude dans les doigts. La caresse du vent léger. Les visages toujours différents de ces grands nuages qui nous regardent de là-haut. Oui, la voici, ma télé ! Je viendrais tous les jours, pour la regarder, avec Habélard, si vous le voulez bien, Monsieur Robert. Je ne ferai pas de bruit pour entre chez vous, je viendrai sur la pointe des pieds traverser votre pré, et je m’assiérai là, sur votre canapé de paille fraîche, sous votre pommier lumineux, à côté de mon ami. Je ne monterai pas le son trop haut, juste ce qu’il faut pour écouter la brise enchaîner ses vocalises dans les branchages. S’il vous plait, Monsieur Robert, dîtes oui ! Allez, donnez moi votre autorisation. C’est vrai, je suis venue aujourd’hui comme une petite voleuse, poussant la porte de ce paysage par effraction, mais je n’ai rien emporté, je vous le promets, car vos pommes ne sont pas encore mûres ! Et puis, comme cela, votre vieille télé, gardez-là encore chez vous ! Peut-être, après tout, que la neuve va craquer ce soir, et que vous serez bien embêté.
Monsieur Robert, ébahi de ce flot de paroles insensées, qui sortait si vite de la bouche d’une si jeune fille, s’en fut, d’un haussement d’épaules.
Oui, pensait-il, elle a sans doute raison, pour ma télé. Si l’autre vient à tomber en panne, je serai bien embêté. Je vais quand même téléphoner à ses parents.
Rédigé à 07:04 dans Habélard et Lola | Lien permanent | Commentaires (0) | TrackBack (0)
Le lendemain matin, réveillée par la lumière qui inondait déjà sa chambre, Lola s’énerva contre elle-même. Que de temps perdu ! Pensait-elle. Elle se doucha, s’habilla, emporta au passage une banane, déchiffra à peine le « A ce soir, ma chérie » griffonné par sa mère et courut jusqu’au pré de Monsieur Robert.
Les deux chevaux l’attendaient, allongés sous le soleil léger. Lola escalada la haute barrière de bois et sauta dans l’herbe. Habélard releva la tête, dès qu’il la vit, il se mit debout et gambada à sa rencontre. Que de progrès depuis la veille ! Il avançait par petit bond, la démarche encore maladroite mais ses pattes paraissaient déjà plus puissantes.
Plus Lola se rapprochait, et plus il courait vite. Arrivé à sa hauteur, il posa sa tête dans ses bras. Lola, ravie, restait ainsi longtemps, le jeune animal contre elle, mêlant sa respiration au souffle du poulain. Aicha, amusée, semblait les observer. Elle émit un petit cri, comme un rappel, pour l’heure du repas. Habélard s’en fut tété et Lola avala sa banane. Repus l’un et l’autre, ils se calèrent contre la jument, côte à côte.
Lola laissait ses pensées naviguer vers les nuages d’été qui vagabondaient au dessus d’eux. Habélard s’était endormi. La poulinière aussi, peut-être, juste étonnée de trouver pelotonnés contre ses flancs deux petits. Une grande paix régnait dans ce matin calme.
Plus tard, quand Monsieur Robert entra dans le pré, il s’arrêta net. Il craignit un instant que la fillette se soit trouvée mal. Mais non, pensa-t-il aussitôt, elle souriait dans ses rêves. Il hochait la tête, se demandant quand même s’il avait bien fait la veille de lui montrer la naissance du poulain. Il repensait à sa vieille télé. Oui, il pourrait lui donner. Pour l’occuper. Elle s’ennuie peut-être.
Aicha se réveilla la première, à la vue de son maître. Lola, un peu confuse, se releva bien vite, la peau de la banane collante dans sa main.
Je ne savais pas quoi en faire, s’excusait-elle. Je n’avais pas osé la mettre par terre.
Oh, cela n’aurait pas été bien grave, on aurait bien trouvé un amateur par ici. Allez ! Viens, je vais te donner ma vieille télé et l’installer chez toi.
La petite fille prit un air fâchée. Les adultes l’énervaient, à la longue. Que faire de ces images bruyantes, de ces feuilletons violents et ennuyeux, quand il y a tant de bonheur à vivre par ailleurs ?
Rédigé à 08:16 dans Habélard et Lola | Lien permanent | Commentaires (0) | TrackBack (0)
La journée passa, sous le frais ombrage du pommier. Une brise estivale, légère comme un rire, parcourait l’échine d’Aicha et d’Habélard. De temps en temps, le poulain tétait, puis se reposait de nouveau. Lola, assise, aux premières loges de la nature bienveillante, en oublia de déjeuner. Monsieur Robert, confus, lui apporta du fromage frais et de la confiture de figue, le tout arrosé d’un lait de chèvre, juste tiède.
Le soir, la tête encore pleine de rêves, Lola trouva ses parents debout, au milieu de la salle à manger, tristes, gris, sombres, comme s’ils avaient vieillis très vites, soudain.
Nous devons te dire quelque chose, disait sa mère d’un air grave, les mains serrées sur les hanches, une ombre de sourire figée sur les lèvres. Lola s’était arrêtée de mettre la table. Elle restait coite, une assiette en l’air, petite marionnette effrayée. Quel contraste !
La mère poursuivait : comme tu le sais, la boulangerie ne marche pas très bien. Nous avons des soucis avec le matériel.
Oui, comme le dit maman, continuait le père, et nous avions imaginé pouvoir prendre des gérants pour l’été.
Lola les entendait mais ses pensées courraient vers Habélard. Dormait-il à cette heure ? Comment dorment les poulains ? A poings fermés ? A sabots fermés ? Les jeux fermés ? Que de choses qu’elle ne savait pas encore ! Que de choses merveilleuses à découvrir ! Elle reposait l’assiette sur la table.
Nous ne pourrons pas partir en vacances, se désolait la mère.
Non, Lola, tu devras rester à la maison, appuyait le père, contrit et malheureux.
Peut-être pourrions-nous demander à Monsieur Robert de nous prêter sa vieille télé ? Espérait la mère, en se tournant vers le père.
Lola souriait. Elle comprit soudain que ce serait les plus belles vacances de sa courte vie. Elle courut chercher les verres multicolores, et les déposa en dansant devant les assiettes.
Je n’ai pas besoin de télé, s’exclamait elle, joyeuse.
Mais tu vas t’ennuyer, tes amis sont tous partis ! Le père et la mère se regardaient, sans comprendre.
Ce n’est pas grave. Non, pas bien grave. Je me suis fait un nouvel ami aujourd’hui, le plus merveilleux des amis. Il s’appelle Habélard.
Rédigé à 08:01 dans Habélard et Lola | Lien permanent | Commentaires (0) | TrackBack (0)
Lola se rapprocha légèrement et s’agenouilla. Le poulain la regardait, sans bouger. Puis, il releva la tête et, tirant sur son encolure, il se mettait debout à nouveau, avec un peu plus d’assurance que quelques instants plus tôt. Un pas, puis un autre. Ses naseaux effleuraient les cheveux de Lola, son front, ses joues. Aicha s’était raidie. Elle restait sur ses gardes, les oreilles dressées, un peu inquiète. Mais le poulain poursuivait son approche. Le cou de Lola, ses épaules. Elle lui tendit une main, dans laquelle il posa son front. Lola frémit, au contact du pelage. Alors, la jument, rassurée, se coucha sur l’herbe ombragée et ferma ses yeux, pour se reposer de sa peine.
Bonjour toi ! Je m’appelle Lola ! Et toi ? Dis-moi ! Chuchotait Lola.
Monsieur Robert, ému par la scène, hésitait :
C’est l’année des « H », précisait-il, je ne sais pas, je n’avais pas réfléchi.
Il se grattait la tête, un peu penaud. D’un coup, il proposa :
Abélard ?
Julia s’amusa. Elle lui souriait, étonnée de ce monsieur qui avait sans doute oublié le programme de français de la cinquième. Elle caressait le front du poulain, maintenant.
Oui, c’est joli ! Mais cela ne commence pas par un « H », osa-t-elle. Puis elle se reprit bien vite, craignant de vexer Monsieur Robert :
Ce n’est pas bien grave. On ajoutera le « H » d’Héloïse, alors ! Bonjour Habélard. Je m’appelle Lola !
Elle se leva. Du regard, elle explora le pré, puis s’avança de quelques pas jusqu’à la vieille auge de granit qui recueillait chaque printemps la pluie pour les jours d’été. Elle y plongea ses mains jointes. Elle tressaillit un instant au contact de l’eau froide, puis en remplit ses paumes jointes. Avec délicatesse, elle baptisa le poulain, comme elle l’avait vu faire tant de fois par le prêtre de la petite église du village.
Rédigé à 06:46 dans Habélard et Lola | Lien permanent | Commentaires (2) | TrackBack (0)
Puis, comme une bulle de chewing-gum, la vie s'élançait des cuisses de la jument. Ils distinguèrent d'abord un petit sabot noir, au travers de la gaze blanche. Aicha, en plein effort, ne se retournait pas, elle restait concentrée sur son oeuvre, inspirant, soufflant, elle lançait toutes ses forces dans la bataille. Le sabot s’allongeait. Une patte suivit, fragile, puis une deuxième, tout aussi frêle.
Ils attendirent. L’été s’était arrêté. La brise légère restait accrochée aux feuilles du pommier, sans bouger. Lola retenait son souffle. Même les hirondelles, très haut dans le ciel, semblaient suspendre leur vol, un instant, juste le temps d’accueillir le nouveau venu.
Aicha, dans un dernier spasme qui fit trembler la terre sous leurs pieds, offrit à l’herbe tiède le fruit de ses flancs. La tête effilée du poulain, l’encolure, le corps longiligne, bizarrement tordu, et les pattes arrières : tout était là, plein de vie mouillée, dans la brise légère qui avait repris ses esprits. La jeune mère, éreintée mais fière, léchait avec tendresse la tête ébouriffée du petit.
Lola aurait aimé prendre dans ses bras le bébé, mais Monsieur Robert l'en dissuadait du regard. Il fallait laisser Aicha s'occuper de son enfant, sans la déranger.
Les premières minutes sont primordiales, expliquait-il. Tout se joue maintenant, la relation entre la mère et son poulain. La première tétée, riche de colostrum, le lait rempli d'anticorps.
Mais Lola n’écoutait pas vraiment, fascinée par le jeune cheval, par la mère et l’enfant, par cette étincelle de vie, qui soudain, au milieu de ce pré orné d’un vieux pommier, venait d’éclore, magique ! Déjà, le poulain, affamé par cette course qui venait de s’achever par sa naissance, cherchait à s’appuyer sur ses pattes grêles, encore tremblantes. Aicha l’encourageait de ses naseaux, soufflant un amour chaud sur son poil humide. Quelques pas, timides, irréels, maladroits le portaient avec confiance vers le lait tiède et savoureux de son premier repas.
Repus et heureux de ce contact avec le monde, le poulain se coucha sur le flanc et, pour la première fois, posa ses grands yeux sur la fillette.
Rédigé à 08:28 dans Habélard et Lola | Lien permanent | Commentaires (0) | TrackBack (0)
Plongée dans un Lucky Luke usé, Lola s’imaginait en cow-boy fille. Traquer les voleurs d’or, les bandits de grands chemins et les détrousseurs de vieilles dames. Chevaucher dans des déserts arides pour saluer les cactus et parcourir sans fin des plaines immenses, croisant ça et là quelques indiens égarés. Mais par dessus tout, elle aimait ce Jolly Jumper, ce cheval blanc à la langue bien pendue :
Un cheval qui parle, voila ce qui serait amusant !
Elle regardait les chats, pour accrocher leur regard et tenter d’écouter leurs pensées.
A quoi ressemble une pensée de chat ?
Le soleil lui caressait doucement le dos. Elle se sentait chat, un peu.
Un petit coup à la fenêtre la sortit de sa torpeur. C’était la grosse tête rouge de Monsieur Robert, le voisin, bizarrement enturbanné d’un coin de rideau blanc que la brise matinale avait tiré vers l’extérieur, dans ses hasards des courants l’air.
Lola, Lola, soufflait-il, Aicha est prête pour mettre bat !
D’un bond, oubliant qu’elle avait conservé son pyjama, Lola courut avec Monsieur Robert pour retrouver Aicha. La grande jument aux yeux doux, haletante sous l’ombre du vieux pommier, les attendait. Ses flancs souffraient. La douleur dessinait sur son pelage de fins réseaux de frissons, qui la parcouraient de l’encolure jusqu’à la croupe, comme les vagues d’une mer de plus en plus déchaînée. Ses naseaux soufflaient avec puissance. Par moment, lâchant prise dans la tempête, tout son corps s’affaissait et elle retombait lourdement sur l’herbe, puis, avec courage, elle se relevait, arc-boutant ses sabots dans la terre glaise, et reprenait le dessus, lançant à son maître de longs regards emplis de fierté.
Lola retenait ses cris. Elle s’inquiétait pour Aicha et le petit à naître. Impuissante, elle aurait voulu la caresser pour l’aider, lui murmurer à l’oreille, la conseiller. Mais elle n’osait pas, pour ne pas fâcher Monsieur Morel.
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Lola goûtait avec délice ce premier jour de grandes vacances, synonymes de longues flâneries dans la maison vide, pieds nus, en pyjama, sans se presser.
Elle avait disposé sur la table de la salle à manger, à même le bois épais, tous les ingrédients nécessaires à un petit déjeuner des plus plantureux. Fraises, framboises, cerises, pêches, briochettes luisantes de cristaux de sucre, croissants mordorés, pains grillés, biscottes au raisin, beurre de baratte, miel des montagnes, confitures aux fruits rouges, abricots et amandes, figues, pommes et coings ... sans oublier la casserole de lait fumant, le chocolat en poudre et les gousses de vanille.
Sur une chaise, à portée de main, les vieilles bandes dessinées de ses parents formaient une pyramide imposante, dont elle s’était promise d’explorer les labyrinthes.
Le soleil éclatant de ce début de matinée de juillet inondait la pièce d’un bonheur frais et caressant. Des familles d’oiseaux se chamaillaient sur la pelouse, au pied des plates-bandes multicolores. Les chats ronronnaient, heureux de s’étirer dans la lumière ; ils trottinaient d’un pas léger, de la maison au jardin et du jardin à la maison, passant par les portes-fenêtres laissées grandes ouvertes. Une mouche aventureuse, parfois, enhardie par les vapeurs chocolatées, entreprenait un vol bruyant, planait au dessus de la table dans un bourdonnement gourmand, qui finissait par attirer l’attention de l’un des félins, qui, invariablement, à l’issue de quelques cabrioles élégantes, gobait l’insecte intrépide. Le brouhaha de la lutte, un instant, avait troublée la paix de l’été.
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Virginia Woolf: Instants de vie
Mon troisième livre de Viriginia Woolf.
Clarissa Pinkola Estés: Femmes qui courent avec les loups
Je suis loin de l'avoir terminé. Il faut le lire lentement. Derrière chaque phrase peut se cacher une vie, une philosophie, une détresse, quelque chose que l'on aurait enfouie sans le savoir et qui revient brutalement à la surface.
Qui peut lire "une femme qui materne a besoin d'être maternée" sans éclater en pleurs, comme si soudain on recevait en plein coeur le baby blues de millions et de millions de jeunes mères oubliées?
Pour l'instant, j'en suis à "Peau de phoque, peau d'âne". (*****)
Virginia Woolf: Orlando
Virginia se fait biographe d'Orlando. Un gentilhomme du 16èeme siècle, qui vit ... très longtemps, puisque le livre se termine en octobre 1928, alors qu'Orlando à 36 ans. Mais entre temps ... Orlando est devenue femme!
Ce roman n'est pas vraiment racontable! Il me semble plus aisé d'en parler par coup de coeur. J'y ai aimé la poésie, partout présente, cet amour de la nature, cette connivence avec la terre, le ciel, les couleur du vent, le bleu des plumes de corbeaux, les levers et couchers de soleil sur Constantinople. J'y ai aimé son côté délirant, par moment, cette verve d'imaginaire infinie, ces inventions incroyables, comme l'époque du Grand Gel, qui glaça Londres et la Tamise, comme l'arrivée soudaine de la grande humidité à l'entrée du 19ème siècle, par un nuage qui couvrit toute l'Angleterre et la plongea dans la période Victorienne. J'y ai aimé l'humour, la drôlerie, le côté farce parfois, qui cotoie l'émotion, la plume malicieuse, ou narquoise. J'y ai aimé le passage des saisons, cette relation de la pensée, de l'intimité avec les rythmes de l'univers.
Ayant lu ce livre juste après son journal intime d'adolescente et de jeune femme, j'ai été assez frappé par les résonnances de certaines pages avec certaines passages du journal. Les souvenirs reviennent dans l'écriture.
Oh! oui! j'aurais aimé avoir écrit ce livre ... (*****)
Virginia Woolf: Journal d'adolescence : 1897-1909
Je viens de terminer ma lecture du journal de jeunesse de Virginia, de 1997 à 1909.
Je referme le journal avec une envie profonde de lire son oeuvre, et j'ai commencé dès ce matin avec Orlando.
On y suit toute la construction des étapes d'une grande écrivain, les premiers essais de descriptions de paysage, de ses contemporains, de ce Londres victorien, de la haute bourgeoisie qu'elle fréquentait un peu malgré elle, qu'elle regarde avec un humour vif, ses vacances à travers l'angleterre, la Cornouilles, le Pays de Galles et d'autres, et ses voyages en Europe : Espagne et Portugal, Grèce, Turquie.
Des passages poignants, parfois, qui laissent transparaître sa personnalité à fleur de peau.
Ses premiers pas de critique littéraire, comment elle souffle sur la lecture de la Coupe d'Or d'Henry James, qu'elle a mis une semaine à lire (un livre admirable, par ailleurs, qui m'avait accupé un bon mois de juillet d'adolescence), sa fierté d'en faire son gagne pain.
Sa relation très forte avec sa soeur Vanessa, qui deviendra plus tard la peintre talentueuse Vanessa Bell.
Je recommande cette lecture, qui se déguste petit à petit, un grand air frais et vivant, qui nous montre à voir ce début de 20ème siècle frémissant, à travers les sens d'une jeune femme de lettres anglaise, assez fière d'être femme et d'être anglaise, du reste.
(*****)
Anna Gavalda: La Consolante
J'ai lu tout Anna, même celui que vous ne trouverez jamais sur Amazon.fr. J'ai aimé la consolante, jusqu'aux premières confidences de Kate. Ensuite, j'aurais rêvé que l'histoire s'arrête là, d'une manière ou d'une autre. Car il n'y a pas que des histoires d'amour dans la vie. Il y a d'autres histoires, ou du moins je l'espère. La lecture de la consolante m'a tiré pas mal de larmes, et j'ai cru tutoyé les étoiles, mais je suis retombé, un peu déçu, par cette amourette un peu mièvre...Kate et Charles méritaient quelque chose de plus fort... (***)
Julien Green: Si j'étais vous
Pénétrer l'âme de quelqu'un d'autre parce que l'on s'ennuie. Vivre la vie d'un homme plus riche, plus fort, plus cultivé, plus beau...que de promesse, et pourtant, que de déception...un peu comme le livre de Julien Green, des passages passionnants, d'autres qui laissent sur sa faim. D'ailleurs, que devient la jeune Elise? une idée d'histoire à écrire, l'histoire d'Elise, après cette terrible nouvelle, quand le "faux Camille" lui jette à la tête qu'il ne l'aime pas. (***)
Louis Aragon: Aurélien
Louis Aragon et moi, une longue histoire...Je demeurais longtemps errant dans Césarée, c'est sur ce vers de Jean Racine que débute Aurélien...un roman très parisien, le Paris d'entre deux guerres, peuplés d'hommes d'entre deux guerres, jeunes gens en 14, quadras désenchantés en 39...des peintres, des poètes fous, des arnaqueurs de la finance à grande échelle, un Monnet aveugle, des américains partout, un meurtre, et une histoire d'amour, éperdu, lancinante, comme une migraine violente, infinie...à lire absolument! (*****)
Ursula Le Guin: Les Dépossédés
J'ai longtemps emmené ce livre sur mon île déserte. Plus qu'un livre de chevet, un idée qui nous emmène, qui construit un certain cheminement de vie. Derrière le souffle de l'aventure, le zeste de science fiction, c'est d'abord un roman politique, une utopie, une réflexion pleine et intense sur le monde que l'on souhaite construire. A relire de nos jours, en ces temps de chaos! L'histoire de femmes et d'hommes qui auraient adopter un principe de pauvreté, l'abandon de la propriété privé, l'anéantissement de tout profit. (*****)
Ursula Le Guin: La Main gauche de la nuit
Ce livre m'a moins marqué que l'âme et la raison que les Dépossédées, mais il m'en reste quelques belles images, de ce peuple qui possédait l'étrange faculté de changer de sexe, selon l'envie, le désir ou la volonté. Le thème de l'androgynie, que je redécouvre vingt ans plus tard avec l'Orlando de Virginia Woolf, est une idée large, profonde, dont les ramifications peuvent nourrir une oeuvre immense. (****)
William Faulkner: Lumière d'août
La lecture de Lumière d'août vous poursuivra le restant de vos jours ... je l'ai lu il y a si longtemps, et pourtant, je suis comme Jo Christmas, je sens encore derrière moi l'haleine chaude des chiens lancés à ma poursuite. Un roman admirable. Bouleversant. Et construit avec une virtuosité absolue. (*****)
Caldwell Erskine: Le petit arpent du bon dieu.
Un livre d'une beauté terrible et inouie! La misère à l'état brute de cette paysannerieméricaine des années trentes. Je l'ai lu il y a longtemps, mais j'ai gardé le souvenir de Griselda, de la si belle Griselda, dont tous les hommes de la famille sont tombé raides dingues... et de ce petit bout de terre, qu'il faut laisser à Dieu, mais que l'on déplace, toujours et toujours, comme ces petits arrangements que l'on fait aussi avec sa conscience. (*****)
Ernest Hemingway: Le Vieil Homme et la Mer
A vrai dire, je ne l'ai lu qu'en américain, jamais en français. Alors, chaque fois que je repense à ce vieux pêcheur cubain, c'est son leitmotiv qui me revient en tête "I wish I had the boy". (*****)
Hemingway: Pour qui sonne le glas
De ce livre, je retient la main de Jordan caressant les cheveux rasés de Maria, ou encore le fameux "Vive mon père, le maire de ce village". (*****)
Alain Viala: Racine
Pourquoi Jean Racine? Parce que je le considère comme le plus grand de nos poètes. Parce que je le considère comme le plus grand de nos dramaturges. Parce que je le considère comme le plus grand de nos écrivains. Bien classique, pourtant! Oui, mais son art du scénario est un enseignement de chaque instant. Il plaisait à dire "Voilà, ma pièce est terminée, il ne me reste plus qu'à l'écrire".
Jean Racine: Phèdre
La fille de Minos et de Pasiphaé.
A l'opposé de son Iphigénie, Racine condamne son Hyppolite, car il n'est pas tout à fait pur, certes, il repousse les avances de Phèdre, mais pas tout à fait. Un doute subssiste. Une faiblesse de sa part. (*****)
Jean Racine: Bérénice
Je demeurais longtemps errant dans Césarée
Ce vers est celui qu'Aragon a repris dans son incipit d'Aurélien. L'histoire de Bérénice est celle de la rupture, par obligation, et non par désamour. Quand le politique prend le pas sur l'amour et la vie privée. (*****)
Jean Racine: Iphigénie - Iphigénie à Aulis
La beauté de cette pièce tourne autour de la pureté absolue d'Iphigénie. Le talent de Racine est de nous tenir en haleine jusqu'au bout, de nous faire croire que la si belle Iphigénie puisse être réellement sacrifiée.
Cette pièce m'a apprit quelque chose d'essentiel : une victime, quelqu'elle soit, ne peut pas être entièrement pure, sinon, le public, ou le ecteur, s'il s'agit d'un livre, en rejetera la lecture.
Magnifique. (*****)
Racine: Britannicus
J'aime, que dis-je aimer, j'idolâtre Junie!
ou encore
J'aimais jusqu'à ses pleurs que je faisais couler!
Peut-on aller plus loin dans l'expression de la perversion? (*****)
Jean Racine: Andromaque
Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes?
La folie d'Oreste ... d'Andromaque, je retiens d'abord sa force morale, sa force de jeune mère, qui, malgré la mort de son époux Hector, tient tête à Pyrrhus, tout en restant suffisamment lucide pour sauver son enfant. (*****)


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